Extraits littéraires

La jungle

Janvier 2021

S

i le notaire est ému, il n’en laisse rien paraître. Décontraction mesurée, pantalon beige, chemise à carreaux, lunettes à monture légère, la cinquantaine tonique, il descend l’escalier de marbre qui mène à sa salle d’attente la mine affable, concentrée. Il salue d’une poignée de main les deux femmes qui viennent d’entrer, les invite à le suivre. Judith et Suzanne pénètrent dans un vaste bureau au parquet probablement centenaire. À gauche, une bibliothèque sur mesure en chêne foncé au brou de noix, interrompue en son milieu par une vitrine ornée de ferrures cuivrées abritant quelques objets d’art. Deux hautes fenêtres laissent passer le jour laiteux de janvier et la rumeur de la rue.

Au centre de la pièce, une table longue et massive, en chêne également, couverte d’un sous-main de cuir, autour de laquelle aurait pu tenir une assemblée de douze personnes. On imagine un jury d’assises y délibérer jusqu’à l’aube, les cendriers débordants, l’odeur du café et des Gauloises, les mines lasses, exaspérées.

 

L’ancienne maison de maître convertie en étude donne sur une avenue à double circulation bordée de marronniers, l’une des plus chères de Bruxelles. Sur la façade, une large plaque de bronze annonce ÉDOUARD DE MULDER – NOTAIRE.

Judith a accepté qu’on règle cette affaire ici, chez le notaire de Suzanne. Cette dernière lui en sait gré. Elle accueille avec gratitude tout ce qui peut contribuer à simplifier cette procédure pénible.

C’est un point sur lequel les deux femmes s’accordent ; il faut qu’on en finisse. D’ailleurs, les seuls mots qu’elles ont échangés en pénétrant dans la salle d’attente se résument à peu près à ça : qu’on en finisse. Épuisées, chacune à sa façon, elles se sont saluées, ont poliment émis un petit « Comment vas-tu ? », puis le silence est tombé.

Le notaire les invite à s’asseoir.

– On attend encore M. d’Otreppe, je crois.

Formule de pure politesse, car il le sait mieux que personne : la lecture de l’acte ne peut commencer sans que chaque partie soit présente ; à l’exception de Cédric, le fils de Didier d’Otreppe et de Judith, à qui il a signé une procuration.

Judith acquiesce.

Son ex-mari est en retard, comme d’habitude, et elle ne peut s’empêcher de se sentir responsable. Elle a honte de lui, honte d’avoir été assez bête pour l’aimer quarante ans auparavant, honte de lui avoir fait deux enfants, honte de ses petites blagues qu’elle connaît par cœur.

Judith et Suzanne prennent place face au notaire.

– Je vous sers un café ? ou un thé ?

Judith secoue la tête en baissant les yeux sur son sac à main posé sur ses genoux. Suzanne accepte, reconnaissante.

– Si tu as un petit thé, je veux bien.

Elle se mord la lèvre. Le tutoiement lui a échappé. Édouard de Mulder est un ami de longue date, mais dans ces circonstances elle préférerait ne pas en faire étalage.

Elle se souvient de tout ce qu’elle a signé dans ce bureau, sur cette table : l’acte d’achat de sa maison, avec Yves, son mari, il y a quarante-six ans – c’était encore le père de Mulder qui officiait alors. Puis l’établissement de sa société lorsqu’elle a ouvert son cabinet de pédiatrie. Et enfin, il y a quatre ans, l’acte de succession suite au décès d’Yves. Elle avait pris place sur cette même chaise, en larmes, soutenue par sa fille Aurélie. La procédure était simple, un couple marié sous séparation de biens, propriétaire en indivision à parts égales d’une maison située à Vernes et d’une résidence secondaire en Bretagne, une enfant unique et majeure, Aurélie, un portefeuille d’actions diversifiées confié à une banque privée, quelques bons d’État, une assurance-vie.

 

On entend sonner. Une secrétaire invisible accueille le nouveau venu. Judith semble prier, les mains jointes sur son sac. Suzanne observe les volutes qui s’échappent du sachet d’oolong plongé dans l’eau brûlante. Édouard de Mulder dispose trois dossiers à couverture cartonnée bleue devant les deux femmes et la chaise vide.

Didier fait son entrée, jean Diesel bleu foncé, Timberland noires, épaisse chemise canadienne. Judith soupire. S’entêter à se donner des airs de rockstar comme ça à soixante ans passés alors qu’il siège au conseil communal et qu’il n’a certainement plus touché une guitare depuis trois décennies.

 

Adeline Dieudonné.
Dans la jungle.
Éditions Iconoclaste, 2026.