Le labyrinthe des désirs

Lui rendant le livre, je laissai Serge à sa lecture et à son vin, et comme il avait la tête inclinée, sans plus faire attention à moi, je sortis de la salle et m’aventurai dans les galeries.
C’était la première fois que je me hasardais seul dans le noir. Sans le confort rassurant d’un collectif. Le faisceau lumineux de ma lampe frontale trouait la nuit et agitait en même temps des ombres spectrales qui s’égaillaient au fur et à mesure. Le cœur me résonnait dans la nuque. J’avais l’impression d’augmenter en densité, de retrouver une pesanteur, une présence à soi, qui semblait se dissoudre ou se préserver en coulisse lorsque nous étions en groupe. Tout en progressant, d’instinct je gardais, m’efforçais de garder des repères en mémoire – un tag, une lézarde d’ombre, des fers scellés dans les moellons ou une peinture inachevée – pour pouvoir revenir assurément sur mes pas, lesquels pour l’heure me portaient vers la Librairie. Chaque fois que nous allions au fond, je demandais toujours que l’on fit un détour pour y passer; je devais cette fois être récompensé de mon opiniâtre curiosité.

Située à trente ou quarante mètres sous le boulevard Saint-Jacques, c’est une petite salle intime – disons-la utérine – avec le long des parois des pierres formant banquettes pour accueillir une petite assemblée, et des niches qui servaient autrefois de rayonnages et où l’on pouvait poser sa bougie ou sa lampe à acétylène, si bien que la lumière venait de derrière vous et de plus haut, sans faire d’ombre sur l’ouvrage en lecture. Bastiard m’avait fait un descriptif d’activité alors que la Librairie était à son âge d’or et m’avait dit que Jean Genet en était un familier. J’avais appris depuis que d’autres écrivains y étaient passés: le situationniste Guy Debord, sans doute Henri Calet, peut-être Claude Pélieu, et plus récemment l’auteur des Bienveillantes. Giono, qui s’effrayait de tous les tréfonds, de ces «boyaux qui vous avalent et vous digèrent», se contenta de souhaiter le jour où «des sangliers ensoleillés sortiraient des entrailles de Paris». Gilles Deleuze n’y vint pas et c’est dommage quand, assurément, il nous en aurait dit quelque chose d’étonnant. Pour son ami et complice Félix Guattari, «les catacombes interdites sont restées tapies dans un arrière-monde préconscient, protégées par toutes sortes de pièges, de chausse-trapes recelant on ne sait quels secrets, peuplées d’une foule de conspirateurs et de mutants … »
Comme j’approchais de la salle, je vis, de loin. qu’il y avait de la lumière. Je sentis imperceptiblement mon sang courir plus vite dans mes veines. Je pressai le pas, toutefois sans brusquerie, et découvris à l’intérieur de la Librairie un personnage à tout le moins insolite.

Il avait la mise inhabituelle et composite de quelqu’un qui veut d’emblée frapper les esprits, sans pour autant forcer l’imagination: coiffé d’un bonnet en dentelle, d’une sorte de calotte écrue, ajourée et resserrée sur le sommet du crâne, qui lui donnait un air de sage yéménite, vêtu d’un gilet à goussets et au dos en satin, de pantalons assez lâches, d’un gris rayé de blanc, rentrés dans des bottines de marche lacées haut sur le cou-de-pied. Il était là à ne rien faire, hormis fumer sa pipe à petites tétées lentes, en ayant l’air de se dissiper sur place, d’être occupé par des pensées évasives qui n’avaient peut-être rien pour objet. Je le saluai et il me salua à son tour; comme je demandai si je pouvais m’asseoir un instant sans le déranger, il répondit, clignant de l’œil, qu’il est toujours intéressant de tailler une bavette dans les profondeurs.

Après m’avoir dévisagé un peu longuement, non pas pour m’arracher un secret, m’évaluer ou saisir ce que j’étais, mais comme pour réunir quelques idées de départ à travers mes traits, il s’était mis à discourir. Il était à l’évidence de ceux qui se plaisent à disserter dès qu’ils se trouvent un auditoire en caisse de résonance, le tenant en quelque sorte en otage. Cet otage que je pouvais être à ses yeux, au contraire de se sentir oppressé, allait bientôt se réjouir d’une suite d’idées décapantes.
– Tous, je crois, dit-il, nous cherchons ici-bas un autre monde. Un univers parallèle. Non pas nécessairement pour mener une double vie, mais la même vie qui a besoin par instants d’un écart, d’une coulisse, d’un endroit d’ombre pour se régénérer. Cet autre monde, disons même cet outre monde, est pour certains dans les lointains, aux confins de terre, un voyage en Orient ou une remontée en pirogue d’un bras de l’Amazonie; pour d’autres, il est dans la proximité, un pont à traverser, ou tout simplement l’autre côté de la rue.
Pour ma part, c’est ici, sous terre, dans les étages souterrains que je l’ai trouvé. Dans les années soixante, à la fin des années soixante, les étudiants venaient en nombre dans les catacombes pour des concerts de rock, des fêtes tapageuses, d’une qualité, ma foi, assez douteuse. Comme s’il s’agissait pour eux de se délester d’une énergie dont ils ne savaient quoi faire, et, si j’ose dire, de se dilapider avant l’heure. Je descendais avec eux, puis leur faussais rapidement compagnie, m’aventurais seul dans les galeries, à la découverte, avec une lampe de mineur que j’avais dégottée, en parfait état, aux puces de Montreuil. Imaginez-moi dans le noir, circonscrit dans le cercle lumineux et mouvant de ma lampe !
« C’est ici pour la première fois que j’ai eu l’idée de m’adresser la parole. Rendez-vous compte de l’audace : faire connaissance, oser faire connaissance avec soi-même, entamer une relation avec un inconnu intime, s’éprouver et s’explorer de la pointe des pieds à la racine des cheveux! Sans être assuré de ne pas tomber aussitôt dans une chaussetrape, sans savoir à l’avance si le parcours n’est pas miné, piégé, plein d’écueils ou d’embûches, de traquenards et de leurres. C’est mentalement et presque physiquement que vous descendez en vous-même, y allant de fond en comble, à tâtons, à l’aveugle, vous aventurant en tout et partout, alors qu’il y a toujours le risque qu’un organe se referme sourdement derrière vous et que vous restiez prisonnier à jamais d’un pancréas ou d’un poumon, d’une couille ou de la glotte, sans qu’on entende plus jamais parler de vous. Ou alors, pis encore, d’une autre manière, de rester englué aux alvéoles de la mémoire, piégé par le passé, tiraillé sans cesse en arrière, remâchant et ruminant, répétant les mêmes erreurs et les mêmes manies, sans pouvoir jamais accéder au présent, sans jamais pouvoir se conjuguer au présent de l’indicatif… »

Mon discoureur impénitent se nommait Robert Dorembus, sans femme régulière et, à sa connaissance, sans aucune progéniture, professeur de physique dans un lycée parisien. Il se disait revenu de tout, et particulièrement du système éducatif. Enseigner lui était devenu un déplaisir, jusqu’au dégoût, quand les programmes imposés visent sans répit à réduire l’élève et l’étudiant plutôt qu’à leur permettre d’accéder à leur dimension personnelle, à une perspective d’épanouissement selon l’aspiration.
– Chérie, chantonna-t-il, on a rétréci les gosses… ! On nous les rétrécit insensiblement de l’intérieur, on nous les formate tant et si bien que l’esprit n’est plus qu’une impasse, et l’âme un pastiche ou une contrefaçon.
Dorembus avait retiré de sa sacoche une gourde de poche emplie de cognac; il nous en servit dans le bouchon gobelet, et nous l’avalâmes, non pas à la russe en rejetant la tête en arrière, mais par très petites lampées pour bien profiter de la brûlure délicieuse.
– Ce qui m’enchante dans les catacombes, repartit-il, c’est qu’il n’y pas de miroirs, pas davantage d’écrans, de radars ni de caméras de surveillance, et que les cataphiles qu’on rencontre sont bel et bien réels, semblent même plus que réels, avec une densité particulière, un relief, une épaisseur, une respiration différente, une passion personnelle …
C’est une chose qui m’avait frappé aussi, dès la première descente, et je le lui dis.
– … Tandis qu’en surface, poursuivit-il après m’avoir jeté un regard vaguement surpris, le monde n’est plus qu’un vaste écran, un gigantesque écran jamais vu,jamais nommé, mais constitué d’une multitude d’écrans, eux bien visibles, très présents, plus que présents, omniprésents, ubiquitaires. Partout, des écrans de contrôle, de connexion, de publicité, les écrans de télévision, des ordinateurs et des portables, jusqu’aux souvenirs-écrans qui empêchent la prise de conscience. Qui n’a pas aujourd’hui son écran plat pour répondre aux besoins de sa propre platitude? L’humanité s’égare de plus en plus dans des espaces virtuels, des réalités synthétiques, sans comprendre que ces écrans sont en trompe-l’œil; on croirait des fenêtres ouvertes sur le monde mais elles ne sont en réalité que des caches. Plus notre univers se restreint et plus nous sommes à l’aise pour le résumer à l’intérieur de l’écran.
– Le cybermonde qui se substitue au monde rée1. .. , dis-je.
– Exactement.
– … Et dans lequel, de surcroît, nous sommes substitués à nous-mêmes.
– Encore exact. Notre corps n’est plus qu’une parabole, et notre être intérieur, notre moi intime, un écran sur lequel on nous projette sans discontinuer des désirs et des idées, des émotions et des mouvements qui ne sont pas les nôtres. D’aucuns s’effraient de la poussée démographique, mais ce qui m’effraie, moi, c’est que le monde soit désert ou presque.

– Le «Personne n’est au monde» de Rimbaud. Quand il s’enthousiasmait, Dorembus ne s’enferrait cependant jamais dans ses propos. Sa voix trouvait une résonance alors que l’obscurité noire des catacombes restait d’ordinaire sans écho. L’écoutant, il me semblait devoir me multiplier pour emplir tous les gradins d’un auditoire.
Selon lui, la communication était devenue la grande farce contemporaine, la grande mythologie orgueilleuse du présent, mais l’ironie du sort, le revers de la médaille, c’est que depuis que nous disposons des moyens de communication les plus prodigieux, nous souffrons curieusement d’un manque de communication entre nous et d’abord avec nous-mêmes. Nous nous croyons connectés, mais en réalité nous ne sommes plus en contact avec rien.
– L’écran, résuma-t-il tout à coup, c’est le retour à la caverne.
– Comment ça? dis-je.
Dorembus parut s’enflammer, les prunelles dilatées, lançant des regards en tous sens, alors qu’il conservait un débit régulier, précis, progressif:
– La télévision ne mérite pas mieux sa définition de caverne aux images que lorsqu’on la rapproche du mythe de Platon. Celui-ci, dans La République, invite à se représenter ces hommes qui vivent dans une loge souterraine en forme de caverne, sur le seuil de cette caverne et orientés vers l’intérieur. Ils sont depuis l’enfance enchaînés par les jambes et le cou. De sorte qu’ils restent rivés sur place, ne voient que ce qui est en avant d’eux, incapables d’autre part, en raison de la chaîne qui leur maintient la tête, de se tourner en arrière. La lumière leur vient d’un feu qui brûle derrière eux, de très haut et de très loin, et qui projette sur la paroi du fond ses spectacles d’ombres ou de marionnettes, représentant ce monde d’apparences agitées duquel l’esprit doit se détacher pour contempler le vrai monde des réalités, celui des Idées.
– Voilà qui est bien résumé.
– Dans le rapprochement, continua-t-il, les points de comparaison s’ajustent d’évidence. On parle des «chaînes» de télévision, de chaînes câblées, de relais par satellite et de réception par parabole. La transmission s’effectue de très haut et de très loin, et, par magie technique, s’enchaînent sur l’écran des spectacles d’ombres désormais en couleurs – il faut tout de même qu’il y ait un progrès apparent, ironisa-t-il.
« L’émission a nécessairement une substance distrayante et enchantée; elle est «prenante », plus encore elle est «prégnante ». L’esprit et les sens sont sous perfusion, et la transmission est plus justement une transfusion. Le spectacle s’adresse au plus grand nombre et opère par contagion émotive alors que les idées elles-mêmes restent inaccessibles ou inintelligibles à la plupart. On trouve difficilement des gens capables de comprendre et d’expliquer ce qu’est vraiment le libéralisme, mais le mythe, c’est Dallas, Amour, gloire et beauté ou Dynastie …
« Et quand l’heure est aux actualités, c’est le prêche du sombre et du sinistre, dans une tendance à tout négativer. Chacun, dans la solidarité du nombre, est fragment d’une foule anonyme qui s’imbibe chaque soir des mêmes séquences morbides et s’émerveille d’un record battu, le sport jouant d’entrée ou en final comme une soupape de décompression. »

« Confrontés sans répit aux désordres monstrueux du globe, quelle autre ressource a-t-on que de se réfugier dans un malheur indifférent? À défaut de comprendre, de vouloir comprendre que les maux qui ravagent la planète s’engendrent d’abord en nous-mêmes et qu’une guerre n’est jamais que la multiplication des tendances intolérantes, cupides, jalouses et agressives, qui prolifèrent à l’échelle de notre petite personne.»

Dorembus avait repris sa gourde de poche, en dévissait à nouveau le bouchon-gobelet, la figure éclairée d’un sourire un peu énigmatique:
– Reprenons une gorgée de cognac, conclut-il.
Ici, dans les catacombes, nous ne sommes plus sur le seuil de la caverne mais au-dedans, libérés de toutes les chaînes, et c’est de l’intérieur que l’on peut découvrir le monde.

Jean-Pierre Otte.
Le labyrinthe des désirs retrouvés.
Julliard, 2012.

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