Je reconnus sans difficultés la réceptionniste de l’hôtel Mercure, et elle me reconnut aussi. « Vous êtes de retour ? » s’enquit-elle, je le lui confirmai avec une pointe d’émotion car j’avais senti, j’avais senti avec certitude qu’elle avait été sur le point de dire : « Vous êtes de retour parmi nous ? », un scrupule l’avait au dernier moment retenue, elle devait avoir une notion très précise des familiarités acceptables avec un client, même un client fidèle. Sa phrase suivante, « Vous êtes notre hôte pour une semaine ? », était me semble-t-il exactement celle qu’elle avait prononcée il y a quelques mois, lors de mon premier séjour.
Je retrouvai avec une satisfaction puérile et même pathétique ma minuscule chambre d’hôtel, son aménagement fonctionnel et ingénieux, et je repris dès le lendemain mes circuits quotidiens qui m’emmenaient de la brasserie O’Jules au Carrefour City en passant par la rue Abel-Hovelacque, que j’enchaînais par la brève remontée de l’avenue des Gobelins, avant la bifurcation terminale vers l’avenue de la Sœur-Rosalie. Quelque chose cependant avait changé, dans l’ambiance générale, une année ou presque avait suivi son cours et nous étions au début du mois de mai, un mois de mai exceptionnellement doux, une véritable préfiguration de l’été. J’aurais normalement dû ressentir quelque chose de l’ordre du désir, ou du moins de la simple envie, en me retrouvant aux côtés de ces jeunes filles en jupes courtes, ou en leggings moulants, attablées non loin de moi dans la brasserie O’Jules, et qui commandaient des cafés en échangeant peut-être des confidences amoureuses, bien plus probablement qu’elles ne comparaient leurs plans respectifs d’assurance-vie. Je ne ressentais pourtant rien, radicalement rien, alors que nous appartenions théoriquement à la même espèce, il fallait que je m’occupe de cette histoire de dosage hormonal, le docteur Azote m’avait demandé de lui faire envoyer une copie des résultats.

Je l’appelai trois jours plus tard, il semblait embarrassé. « Écoutez, c’est bizarre… Si ça ne vous ennuie pas, j’aimerais bien consulter un confrère. On prend rendez-vous dans une semaine ? » Je notai sans commentaires le rendez-vous dans mon agenda. Lorsqu’un médecin vous dit qu’il a remarqué quelque chose de bizarre dans vos résultats d’analyse, on devrait au moins être traversé par une inquiétude ; ce n’était pas mon cas. Immédiatement après avoir raccroché je me suis dit que j’aurais pu, au moins, feindre l’inquiétude, enfin m’intéresser un peu, c’était probablement ce qu’il attendait de moi. À moins peut-être, me dis-je dans un deuxième temps, qu’il n’ait vraiment compris où j’en étais ; c’était là une idée embarrassante.

Mon rendez-vous était à 19 h 30, le lundi suivant, je suppose que c’était son dernier rendez-vous de la journée, je me demande même s’il n’avait pas prolongé un peu. Il avait l’air épuisé, et alluma une Camel avant de m’en proposer une – ça faisait un peu condamné à mort. Je vis qu’il avait griffonné quelques calculs sur mes résultats d’analyse. « Bon… dit-il, le taux de testostérone est franchement bas, ça je m’y attendais c’est le Captorix. Mais ce qu’il y a, aussi, c’est que votre taux de cortisol est très élevé, c’est incroyable ce que vous pouvez sécréter comme cortisol. En fait… je peux vous parler franchement ? » Je lui répondis que oui, que c’était plutôt le ton de nos échanges jusqu’à présent, la franchise. « Eh bien, en fait… », il hésita quand même, ses lèvres tremblèrent légèrement avant qu’il ne me dise : « J’ai l’impression que vous êtes tout simplement en train de mourir de chagrin.
— Ça existe, mourir de chagrin, ça a un sens ? », telle fut la seule réponse qui me vint à l’esprit.
« Bon, c’est pas très scientifique, comme terminologie, mais autant appeler les choses par leur nom. Enfin ce n’est pas le chagrin qui vous tuera, pas directement. Je suppose que vous avez déjà commencé à grossir ?
— Oui, je crois, je n’ai pas bien remarqué, mais il me semble.
— Avec le cortisol c’est inévitable, vous allez grossir de plus en plus, vous allez devenir franchement obèse. Et une fois que vous serez obèse, là ce ne sont pas les maladies mortelles qui manquent, il y a l’embarras du choix. Ce qui m’a fait changer d’avis sur votre traitement, c’est le cortisol. J’hésitais à vous conseiller d’arrêter le Captorix, de peur que votre taux de cortisol augmente ; mais là, franchement, je vois pas comment il pourrait monter davantage.
— Donc, vous me conseillez d’arrêter le Captorix ?
— Eh ben… c’est pas évident, comme choix. Parce que si vous arrêtez votre dépression va revenir, elle va même revenir beaucoup plus forte, vous allez devenir une vraie larve. D’un autre côté, si vous continuez, la sexualité vous pouvez faire une croix dessus. Ce qu’il faudrait, c’est maintenir la sérotonine à un niveau correct – là ça va, vous êtes bon – mais en baissant le cortisol, et peut-être un peu augmenter la dopamine et les endorphines, ça serait l’idéal. Mais j’ai l’impression de pas être très clair, ça va, vous suivez toujours ?
— Pas tout à fait, à vrai dire.
— Bon… » Il jeta de nouveau un regard sur la feuille, un regard un peu égaré, il me donnait l’impression de ne plus vraiment croire à ses propres calculs, avant de relever son regard sur moi et de me lancer : « Vous avez pensé aux putes ? » J’en restai bouche bée, et sans doute ma bouche s’ouvrit-elle effectivement, je dus lui donner une impression d’ahurissement complet, parce qu’il reprit :
« Enfin maintenant on appelle ça des escorts, mais ça revient au même. Sur le plan financier, je crois que vous n’êtes pas trop gêné ? »
Je lui confirmai que de ce point de vue-là, tout du moins, ça allait pour l’instant.
« Bon…, il me parut un peu ragaillardi par ma réaction, il y en a qui sont pas mal, vous savez. Enfin faut être honnête c’est l’exception, la plupart c’est des cash machines à l’état brut, en plus elles se sentent obligées de jouer la comédie du désir, du plaisir et de l’amour et tout ce qu’on veut, ça peut peut-être marcher avec des gens très jeunes et très cons, mais pas avec des gens comme nous (il avait probablement voulu dire « comme vous », mais le fait est qu’il dit « comme nous », il était quand même étonnant ce médecin). Bref, dans notre cas, ça ne peut qu’augmenter le désespoir. Mais quand même on baise, c’est pas rien, et si on peut baiser avec des filles valables c’est mieux, enfin je suppose que vous savez ça.
— Bref, poursuivit-il, bref, je vous ai préparé une petite liste… » Il sortit d’un tiroir de son bureau une feuille A4 sur laquelle étaient inscrits trois prénoms : Samantha, Tim et Alice ; chaque prénom était suivi d’un numéro de portable. « C’est pas la peine de dire que vous appelez de ma part. Enfin si, remarquez, peut-être il vaut mieux le dire, c’est des filles qui se méfient, il faut les comprendre, elles n’ont pas un métier facile. »
Il me fallut un certain temps pour me remettre de ma surprise. Je comprenais dans un sens, les médecins ne peuvent pas tout faire, il faut un minimum de plaisir pour réussir à vivre, pour mettre un pied devant l’autre comme on dit, enfin les escorts c’était quand même surprenant, et là je me tus, il lui fallut lui-même quelques minutes avant de reprendre (il n’y avait plus aucune circulation dans la rue d’Athènes, le silence dans la pièce était maintenant parfait) :
« Je ne suis pas partisan de la mort. La mort, en règle générale, je ne l’aime pas. Enfin, évidemment, il y a des cas… » (il eut un geste vague, impatient, comme pour balayer une objection récurrente et stupide), « il y a quelques cas où c’est la meilleure solution, des cas très rares d’ailleurs, beaucoup plus rares qu’on ne le dit, la morphine ça marche presque à tous les coups, et dans les cas rarissimes d’intolérance à la morphine il reste l’hypnose, mais vous n’en êtes pas là, bon Dieu vous n’avez même pas cinquante ans ! Il faut bien voir un truc, c’est que si vous étiez en Belgique ou en Hollande, et que vous demandiez à être euthanasié, avec la dépression que vous vous tapez, on vous l’accorderait sans problème. Mais moi, je suis médecin. Et si un mec vient me voir : “Je suis déprimé, j’ai envie de me flinguer”, est-ce que je vais lui répondre : “OK, flinguez-vous, je vais vous filer un coup de main…” ? Eh ben non, je suis désolé mais non, c’est pas pour ça que j’ai fait médecine. »

Je lui affirmai que je n’avais, pour l’heure, aucune intention de me rendre en Belgique ni en Hollande. Il parut rassuré, je crois en effet qu’il attendait de ma part une affirmation de ce genre, est-ce que j’en étais vraiment là, de manière aussi visible ? J’avais à peu près compris ses explications, mais il y avait un point, quand même, qui m’échappait, et je lui posai la question : la sexualité était-elle le seul moyen de réduire la sécrétion excessive de cortisol ?
« Non, non pas du tout. Le cortisol on l’appelle souvent l’hormone du stress, et c’est pas faux. Je suis sûr que les moines, par exemple, sécrètent très peu de cortisol ; mais là, c’est plus vraiment de mon ressort. Alors je sais, ça peut paraître bizarre de vous qualifier de stressé alors que vous foutez à peu près rien de votre journée, mais les chiffres sont là ! », il tapota avec vigueur ma feuille de résultats d’analyse, « vous êtes stressé, vous êtes stressé à un point épouvantable, c’est un peu comme si vous faisiez un burn-out immobile, comme si vous vous consumiez de l’intérieur. Enfin, c’est pas évident à expliquer, ce genre de trucs. En plus, il se fait tard… » Je consultai ma montre, il était en effet plus de 21 heures, j’avais vraiment abusé de son temps, et en plus je commençais à avoir un peu faim, l’idée me traversa brièvement l’esprit que je pourrais aller dîner chez Mollard, comme du temps de Camille, et aussitôt après elle fut chassée par un mouvement de terreur pure, il n’y a pas de doute j’étais vraiment un con.
« Ce que je vais faire, conclut-il, c’est vous donner une ordonnance pour du Captorix 10 mg, au cas où vous décideriez d’arrêter – parce que, je vous le répète, pas d’arrêt brusque. En même temps, pas la peine de trop compliquer le protocole : vous restez deux semaines à 10 mg, et ensuite zéro. Je vous le cache pas, ça risque d’être dur, parce que ça fait déjà longtemps que vous êtes sous antidépresseurs. Ça va être dur, mais je crois que c’est la chose à faire… »
Il me serra longuement la main, sur le pas de sa porte, avant de me quitter. J’aurais aimé dire quelque chose, trouver une formule exprimant ma reconnaissance et mon admiration, je recherchai frénétiquement une formule pendant les trente secondes qu’il me fallut pour mettre mon manteau, pour marcher jusqu’à la porte ; mais, cette fois encore, les mots me manquèrent.

Deux ou peut-être trois mois passèrent, j’avais souvent sous les yeux l’ordonnance pour le 10 mg, celle qui devait me conduire à l’arrêt ; j’avais aussi la page A4, avec le numéro des trois escorts ; et je ne faisais rien, hormis regarder la télévision. Je l’allumais dès la fin de ma petite promenade, un peu après midi, et en définitive je ne l’éteignais jamais, il y avait un dispositif écologique d’économie d’énergie qui obligeait toutes les heures à appuyer sur la touche OK, j’appuyais donc toutes les heures, jusqu’à ce que le sommeil m’apporte une délivrance temporaire. Je la rallumais un peu après huit heures, les débats de Politique matin m’aidaient indiscutablement à me laver, au vrai je ne pouvais prétendre en avoir une compréhension parfaite, je confondais constamment La République en marche et La France insoumise, de fait ça se ressemblait un peu, les deux appellations avaient en commun de dégager une impression d’énergie presque insupportable, mais c’était cela, justement, qui m’aidait : au lieu d’attaquer directement la bouteille de Grand Marnier, je passais le gant savonneux sur mon corps, et bientôt j’étais paré pour ma petite promenade.
Le reste des programmes était plus indistinct, je m’enivrais lentement, zappant avec modération, avec l’impression dominante de passer d’une émission culinaire à l’autre, les émissions culinaires s’étaient multipliées dans des proportions considérables – alors que l’érotisme, dans le même temps, disparaissait de la plupart des chaînes. La France, et peut-être l’Occident tout entier, était sans doute en train de régresser au stade oral, pour le dire dans les termes du guignol autrichien. Je suivais la même voie, c’était indubitable, je grossissais doucement, et l’alternative sexuelle ne se présentait même plus clairement à mes yeux. J’étais loin d’être le seul dans ce cas, il demeurait sans doute encore des queutards et des baiseuses mais c’était devenu un hobby, un hobby minoritaire et particulier, réservé à une élite (élite à laquelle, je m’en souvins brièvement un matin au O’Jules, et ce fut sans doute la dernière fois que je repensai à elle, avait appartenu Yuzu), nous étions en quelque sorte revenus au XVIIIe siècle, où le libertinage était réservé à une aristocratie composite, mélange de la naissance, de la fortune et de la beauté.
Il y avait peut-être aussi les jeunes, enfin certains jeunes, appartenant de par leur simple jeunesse à l’aristocratie de la beauté, et qui y croyaient peut-être encore pour quelques années, entre deux et cinq, certainement moins de dix ; nous étions début juin et en allant chaque matin au café je devais bien me rendre à l’évidence : les jeunes filles n’étaient nullement en cause, les jeunes filles étaient toujours là, alors que les trentenaires et les quadragénaires avaient plus que largement renoncé, que la Parisienne « chic et sexy » n’était plus qu’un mythe sans consistance, enfin au milieu de la disparition de la libido occidentale les jeunes filles, obéissant j’imagine à une irrépressible impulsion hormonale, continuaient de rappeler à l’homme la nécessité de reproduire l’espèce, on ne pouvait objectivement s’en prendre à elles, elles croisaient les jambes au moment opportun lorsqu’elles étaient attablées au O’Jules, à quelques mètres de moi, parfois même elles se livraient à de délicieuses simagrées, léchant leurs doigts au moment de déguster un cornet pistache-vanille, enfin elles faisaient plus qu’honnêtement leur travail d’érotisation de la vie, elles étaient là mais c’est moi qui n’étais plus là, ni pour elles ni pour personne, et qui n’envisageais plus de l’être.
En début de soirée, à peu près à l’heure de Questions pour un champion, j’étais traversé par de douloureux moments d’autoapitoiement. Je repensais alors au docteur Azote, cet homme se comportait-il de la même manière avec tous ses patients je ne le savais pas mais si oui c’était un saint, et aussi je repensais à Aymeric mais les choses avaient changé, j’avais bel et bien vieilli, je n’allais pas inviter le docteur Azote chez moi pour écouter des disques, aucune amitié ne naîtrait entre nous, le temps des relations humaines était révolu, pour moi en tout cas.

Sérotnonines.
Michel Hoellebecq.
Flammarion, 2019.

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