Un blanc, oui. Lorsque j’y repense, cela a commencé par un blanc. À l’automne, il y a eu un blanc de quarante-huit heures dans mon emploi du temps, entre mon départ de Roissy le 14 décembre en début d’après-midi et mon arrivée à Narita le 16 décembre à 17 heures 15. On ne sait jamais tout de la vie de nos proches. Des pans entiers de leur existence ne nous sont pas accessibles. Il demeure toujours des zones d’ombre dans leur vie, des blancs, des trous, des absences, des omissions. Même chez les personnes qu’on croit le mieux connaître, il subsiste des territoires inconnus. Mais chez nous-mêmes ? N’est-on pas censé tout connaître de notre propre vie ? Ne doit-on pas être tout le temps joignable, par téléphone, par mail, par Messenger ? N’est-on pas tenu maintenant d’être localisable en permanence ? N’est-il pas indispensable, quand on voyage, que nos proches sachent à tout moment où nous nous trouvons, dans quel pays, dans quelle ville, dans quel hôtel ? Ce qui m’est arrivé pendant ces quarante-huit heures, où personne de ma famille ni de mon environnement professionnel ne savait où j’étais, n’était pas une de ces disparitions volontaires, comme il en survient plusieurs milliers chaque année en France. Ce n’était pas non plus une de ces amnésies passagères, un trou de mémoire, une éclipse fugitive de la conscience due à l’abus d’alcool, quand, après une soirée trop arrosée, on ne se souvient plus au réveil des événements de la nuit, qui nous réapparaissent dans les vapeurs de notre mémoire embrumée, comme si les choses que nous avions vécues la nuit précédente (et parfois les plus voluptueuses, comme une aventure sexuelle éphémère), étaient advenues malgré nous et avaient par la suite été effacées de notre mémoire. Non, je n’ai souffert d’aucune amnésie de cette sorte pendant ces quarante-huit heures. Au contraire, je me souviens de ces deux jours avec netteté et précision, certaines images me reviennent même avec une clairvoyance hallucinatoire. Mais il y a ce blanc, ce blanc volontaire dans mon emploi du temps, cette parenthèse occulte que j’ai moi-même organisée en gommant toute trace de ma présence au monde, comme si j’avais disparu des radars, comme si je m’étais volatilisé en temps réel. Je n’étais, pendant quarante-huit heures, officiellement, plus nulle part — et personne n’a jamais su où je me trouvais.

À la Commission européenne où je travaille, on me croyait au Japon. Ma famille aussi pensait que j’étais à Tokyo. Le colloque international Blockchain & Bitcoin prospects auquel je devais participer était prévu de longue date. J’avais été invité à intervenir comme expert européen lors de la deuxième journée de ce colloque qui devait se tenir à l’International Forum de Tokyo. C’est le professeur Nakajima, de l’université Todaï, qui avait organisé mon voyage. Il avait élaboré mon programme et prévu, en marge de mon intervention au colloque, une conférence dans son université. Depuis quelques années, dans le cadre de mes activités au Centre commun de recherche, je m’intéressais de près à la technologie blockchain. Je travaillais depuis longtemps dans le domaine de la prospective stratégique, d’abord dans un centre de réflexion et d’études prospectives à Paris et maintenant au sein de la Commission européenne. Cela faisait plus de vingt ans que je travaillais sur l’avenir. Et, en vingt ans, que de malentendus ! Combien de fois avais-je dû préciser que la prospective, si elle avait bien l’avenir comme sujet d’étude, n’était en rien de la divination. Combien de fois, dans les dîners en ville, à Paris et à Bruxelles, m’avait-on demandé, puisque j’étais spécialiste de la question, ce que l’avenir nous réservait. Dans le meilleur des cas, la question ne portait pas, grâce au ciel, sur l’avenir dans sa totalité (le territoire, je le sais d’expérience, est assez vaste), mais sur tel ou tel de ses aspects particuliers, environnemental ou géopolitique, que ce soit le réchauffement climatique ou l’évolution de la question syrienne. Je ne suscitais en général dans mes réponses que déception et réprobation silencieuse, voire une méfiance à peine dissimulée, quand je répondais, fort de la rigueur de mon approche scientifique, que je n’en savais rien. Aux sourires entendus, aux échanges de regards furtifs et aux mines amusées que je surprenais par-dessus la table, je n’opposais pas de résistance. Je ne cherchais pas à m’expliquer, encore moins à convaincre. Tout au plus voulais-je bien concéder que l’intuition, parfois, m’était utile. Je travaillais sur l’avenir, la belle affaire. Même parmi mes collègues de la Commission européenne, on ignorait généralement de quoi il s’agissait. Il n’était pas rare que tel ou tel directeur général, intrigué par l’unité que je dirigeais, vînt me trouver dans mon bureau pour me demander en quoi cela consistait, exactement, la prospective, ajoutant mine de rien, car c’était souvent la véritable raison implicite de leur visite : « Et en quoi cela pourrait m’être utile ? » Chaque fois, comme un préalable bien rodé, je prenais le temps de dire ce que la prospective n’était pas, je commençais par la définir de façon négative. Ce que la prospective n’était pas, je le savais par cœur — quant à savoir ce qu’elle était ?

Ce que la prospective n’était pas, rien de plus simple. La prospective stratégique n’est pas de la voyance. Il ne s’agit nullement de prémonition ou de prophétie. Il n’est en aucun cas question de prédiction, ni même, et c’est le niveau minimal généralement attendu, de prévision. Non, la prospective stratégique ne prédit pas l’avenir. L’avenir, simplement, est son sujet d’étude, et nous disposons, pour l’explorer, d’une boîte à outils méthodologique extrêmement élaborée, qui s’est constituée et perfectionnée depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, outils qui ont pour nom méthode Delphi, modélisations, extrapolation de tendances ou méthode des scénarios. La communauté de la prospective est une communauté relativement restreinte, où nous communiquons exclusivement en anglais, alors que nous sommes tous polyglottes, chacun parlant au minimum deux, voire trois ou quatre langues. Par la force des choses, c’est un peu toujours les mêmes têtes que l’on croise dans les colloques et conférences internationales qui nous réunissent deux ou trois fois par an, comme le congrès annuel de la World Future Society ou celui de l’Association of Professional Futurists. Mon ami Peter Atkins organise tous les ans une retraite d’été dans le décor somptueux et champêtre d’Hartwell House, près de Londres. Pour notre part, à Bruxelles, nous accueillons jusqu’à quatre cents experts du monde entier pour des conférences d’analyse technologique prospective (qui répondent au joli acronyme d’ATP, qui rappelle celui de l’association des tennismen professionnels). Nous formons une communauté relativement homogène, et, comme toute communauté, nous sommes traversés par un réseau invisible d’affinités et d’antipathies, d’amitiés et de haines, de jalousies secrètes et de ressentiments, de clans et de chapelles, qui, de façon souterraine, parcourent les profondeurs de notre société comme autant de courants indécelables à la surface. Même si nous vivons en vase clos, nous sommes quand même moins consanguins qu’une famille royale ou qu’un orchestre philharmonique. De multiples apports extérieurs, experts scientifiques, ingénieurs, politiciens, viennent régulièrement aérer notre confinement, et la présence renouvelée de ces apports métissés, nouvelles têtes et pièces rapportées, secoue sans cesse la torpeur de notre marigot. Et tout ce joli monde, bien sûr, n’a d’yeux que pour l’avenir. Mais, autant le dire tout de suite, l’avenir n’existe pas — tout du moins, pas encore.

Jean-Philippe Toussaint.
La clef USB.
Éditions de minuit, 2019.

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