Extraits littéraires

Mystérieux

PLUS MYSTÉRIEUSE, PLUS INCONNUE

Ma mère a fait ses paquets, elle est prête à partir. Mais le dimanche après-midi, au tout dernier moment, elle téléphone pour nous proposer de venir dîner avec elle. J’ai mis le frigidaire à dégivrer, m’explique-t-elle. Il faut bien que je fasse cuire ce poulet avant qu’il ne se gâte.
Rien ne peut me surprendre autant que ces mots de ma mère qui est une femme élégante, peu douée pour la vie pratique, ne s’occupant jamais de son frigidaire ni de cuisiner : elle a pour cela une aide ménagère qu’autrefois on appelait une cuisinière. Mais maman, lui dis-je, je ne te comprends pas, que se passe-t-il ? C’est comme je te le dis, dit ma mère qui n’a jamais employé cette expression de toute sa vie, ça m’embêterait que ce poulet se perde, et puis vous pouvez bien venir dîner de temps en temps, Françou et toi. François est mon compagnon, je ne l’ai jamais appelé Françou ni quiconque à ma connaissance, et ma mère encore moins qui l’a toujours vouvoyé. Maman, lui dis-je, il y a quelque chose qui ne va pas. Je ne te reconnais pas. Ce n’est pas ta manière de parler. Et à ma stupéfaction j’entends un ricanement plutôt désagréable : Ah ah ah, fait ma mère, ça t’apprendra.
Je raccroche aussitôt, médusée. François n’est pas là, j’hésite sur la conduite à tenir. Maman est en plein délire, me dis-je, c’est de la démence sénile, pourtant elle n’a que soixante-huit ans mais il paraît que parfois ça commence tôt. Je tourne en rond dans le séjour puis décide de prendre ma voiture et d’aller la retrouver pour constater ce qui se passe et éventuellement faire intervenir un médecin. Nous habitons en ville ; maman dans un village voisin à une vingtaine de kilomètres. Je ne comprends pas, me dis-je en sortant du garage, hier au téléphone elle était parfaitement normale. Ma petite fille, m’a-t-elle dit, je ne voudrais vraiment pas vous déranger. C’est très gentil de votre part et très aimable à François de vouloir m’emmener avec vous pour le week-end, mais je crains d’être un poids. N’hésite pas à changer vos projets, je me sens très bien à la maison, nous pouvons parfaitement attendre la semaine prochaine pour nous voir.
Cela, c’est ma mère. Ma mère parle ainsi et pense ainsi. Jamais elle ne m’a parlé de congélateur ni de poulet à finir, ou alors c’était sur un autre ton, un autre mode : Ma petite fille, ne crois-tu pas que nous devrions manger ce poulet qui est au frigidaire depuis quelques jours ? Sandra le préparera (Sandra est la cuisinière). Et ceci, seulement si je suis chez elle, que nous sommes dans la cuisine et qu’elle me voit ouvrir la porte du frigidaire. Sinon, elle n’y penserait même pas.
Que se passe-t-il avec maman ? Je roule, un peu inquiète, et quand je me gare devant le portail de la maison, il me tarde de la voir et de la reconnaître. Je sonne puis je lance un hou hou ! comme d’habitude, pour signaler que c’est moi, et quand ma mère ouvre la porte je suis à la fois soulagée et surprise. C’est elle et ce n’est pas elle. C’est-à-dire que c’est bien maman avec ses cheveux retenus, son beau visage, mais elle porte une robe insensée jaune et vaporeuse que non seulement je ne lui ai jamais vue mais qui ne ressemble pas à ses tenues habituelles. Nous nous embrassons, elle me fait entrer dans le salon, ce qui me rassure un peu parce que c’est notre rituel quand j’arrive, et elle ne manifeste que légèrement sa surprise de me voir, ce qui est aussi dans ses manières.
Je suis ravie de te voir, ma chérie, me dit-elle, mais je ne t’attendais pas, que se passe-t-il ? Elle me fait penser à Liz Taylor. C’est ça. Pas à cause de la coiffure qui chez ma mère est ramassée au-dessus de la nuque, mais à cause du joli visage très précis au petit nez droit, aux yeux bleu foncé, à la manière si particulière qu’avait l’actrice d’être présente bien autant dans son corps que dans son visage, et puis aussi à cause de cette robe jaune, courte, en mousseline. Tu as une robe ravissante, lui dis-je, je ne te l’avais jamais vue. Bah, fait ma mère, elle était dans un placard, elle doit bien dater des années soixante et elle me va toujours bien, non ? Je m’efforce de rire avec gentillesse. Mais elle est un peu étonnante pour un dimanche d’hiver, non ? Tu as toujours été un peu conformiste, ma chérie, me dit ma mère en expulsant des ronds de fumée, elle que je n’ai jamais vue fumer.
Je sais bien qu’on ignore tout de ses proches. Ou du moins, d’une grande part de ses proches qui peut vous rester dissimulée à vie et qu’on découvre parfois soudain après leur mort dans les notes d’un agenda, un journal intime ou des lettres, mais tout de même. Me traverse alors l’esprit que ma mère a peut-être rencontré quelqu’un. Un homme. La robe jaune, ce ne peut être que cela. Sa nouvelle manière de fumer. De ressembler à Liz Taylor. Je guette malgré moi des pas dans la maison, une présence. J’imagine un homme qui s’encadrerait soudain dans l’ouverture de la porte et dirait : Hello ! Comment allez-vous ? Je suis le compagnon de Liz (ma mère s’appelle Élisabeth). Mais non, la maison semble vide en dehors de nous deux. Je surprends un regard extrêmement étrange de ma mère sur moi : elle me guette. Je ne lui ai jamais vu ce regard. Son attitude habituelle, c’est une espèce d’indifférence aimable.
J’insiste. Que voulais-tu dire avec ce poulet ? Je n’ai pas compris pourquoi c’était important. D’ordinaire tu ne sais même pas ce qu’il y a dans tes placards de cuisine ou ton frigidaire. Tu ne t’en occupes pas. Ma mère se penche comme une jeune fille, écrase sa cigarette dans un cendrier posé sur la moquette, se lève et traverse le salon : On change, parfois, me dit-elle en fouillant dans des papiers posés sur un bureau. Cela ne t’arrive jamais ? Mais tu es encore si jeune. Puis elle se retourne, et dans sa robe jaune, avec son beau visage décidé aux yeux si bleus que je me rappelle soudain une femme lui disant : Élisabeth, vous avez des yeux magnétiques, je la trouve plus jeune et plus vitale que moi, plus sexy, plus méchante, plus mystérieuse, plus inconnue.

Anne Serre.
Au cœur d’un été tout en or.
Mercure de France, 2020.

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