Extraits littéraires

Armagnac

Vendredi 23 décembre :
Journée splendide. Natifs des Gémeaux :
perturbations à prévoir dans le domaine du travail.
Non mais, et puis quoi encore ?
Très inspirée, je tapote frénétiquement sur mon clavier. Ma vitesse de frappe est impressionnante, j’aurai terminé le cahier des charges pour l’embouteillage de nos vins avant ce midi.
Dans ce grand bureau pour moi seule, rien ne me déconcentrera. Depuis maintenant trois ans que je l’occupe, je ne me laisse plus distraire par les splendeurs de la lumière matinale. Du rose à l’orangé, le soleil teinte les murs de vieilles pierres et dessine des ombres auxquelles il m’arrivait de parler, à mes débuts ici. Il règne un tel calme dans la campagne gersoise qu’il m’a fallu plusieurs mois avant de m’y accoutumer.
D’ailleurs, la vue depuis ma fenêtre troublerait plus d’un citadin. J’ai appris à ne plus y prêter attention. Imaginez-vous flotter, comme un bouchon de liège, sur une mer de vignes… Ondoyante de tendre verdure au printemps. Nourricière à la belle saison, lorsque de grosses grappes de raisin surnagent à sa surface. Rouge cramoisi et indomptée après les vendanges, jusqu’à ce que les feuilles jaunissent, tombent, puis révèlent de longues rangées de ceps dénudés et taillés au cordeau.
Voilà quel immense panorama sarmenteux s’offrirait à moi si je quittais mon écran des yeux et regardais au-dehors. J’apercevrais également les ouvriers du domaine, affairés à remplacer les piquets cassés et à butter le pied des vignes.
Dring.
Bon sang ! Cette sonnerie de téléphone, je ne m’y ferai jamais. Interrompant ma sonate pour piano séance tenante, je décroche.
— Faustine ? me lance la voix à l’accent gascon dans le combiné.
Faustine, c’est moi. Travailleuse et entêtée comme une fourmi, écrivaine à mes heures perdues et irréductible amoureuse de la nature. Ma famille et mes amis m’appellent plutôt Faustinette, mais étant donné qu’ils sont tous restés à Paris, je n’entends plus beaucoup ce surnom.
— Oui. Michel ?
Lui, c’est mon patron. À peine avais-je obtenu mon diplôme d’ingénieur agronome à AgroParisTech que ce fringant sexagénaire – vigneron de père en fils depuis quatre générations – m’embauchait comme responsable QHSE de son exploitation viticole, les Caves de la Taillarde. Késako que cette étrange abréviation ? Elle désigne les fonctions du gus en charge de la qualité, de l’hygiène, de la sécurité et des dossiers environnementaux. Eh oui, je gère tout ça !
— Est-ce que vous auriez un moment ? me demande Michel sur un ton qui interdit toute contestation. J’aimerais vous parler.
— J’arrive immédiatement.
Abandonnant mon document – non sans l’avoir sauvegardé sur au moins trois supports –, je me précipite jusqu’au bureau de Michel, où j’entre sans frapper. Je surprends mon patron, perdu dans la contemplation de son vignoble, le menton appuyé dans une main, le coude sur sa table de travail. Malgré son aspect négligé, c’est un homme charismatique, dont l’épaisse tignasse blanche surplombe des yeux noirs pleins de vivacité.
— Ah, vous voilà ! s’exclame-t-il, se tournant vers moi.
Je m’empare de la chaise qu’il me désigne et l’éloigne du bureau avant de m’asseoir. Depuis maintenant dix jours, ma chaudière est en panne. Privée d’eau chaude, j’en suis réduite à pratiquer des ablutions à l’ancienne avec une bassine et des casseroles. Cette situation délicate m’a fait perdre mon assurance. Le nez aux aguets, je hume constamment l’air avec méfiance.
— J’ai un énorme problème, Faustine, déclare Michel sans préambule. J’aurais besoin de vos services durant les quinze jours à venir.
— Pendant les fêtes de Noël ?
Pour toute réponse, il hoche la tête avec gravité.
— C’est que… j’ai déjà posé mes congés.
— Et je les ai acceptés. Oui, je sais. Mais vous m’aviez dit que vous ne feriez rien de spécial. Vous ne partez pas, vous restez à Nogaro, n’est-ce pas ? me sonde-t-il, un pli soucieux se formant sur son front.
— Effectivement, je ne compte pas bouger. J’irai peut-être skier dans les Pyrénées un jour ou deux…
— Bien, c’est parfait, me coupe-t-il. Vous allez pouvoir me dépanner.
Aussitôt, toutes les fibres de mon corps se rebellent. Pourquoi les gens ont-ils tendance à penser qu’un célibataire sans attaches est forcément à la disposition du premier cornichon venu ? Qu’on peut lui demander n’importe quoi sous prétexte qu’il n’a ni conjoint ni enfants ? Qu’il ne refusera pas puisqu’il n’a tout simplement pas de vie ? Eh oh, j’ai une vie bien remplie, moi, je ne manque pas d’occupations !
— En fait, je souhaitais profiter de mes vacances pour avancer sur mon recueil…
— Votre recueil ? s’étonne Michel, ses sourcils noirs montant à l’assaut de sa chevelure blanche.
— Oui, j’écris un ouvrage sur les plantes médicinales, l’usage que leur réservaient les druides et les recettes traditionnelles celtes.
— Si ce n’est que ça, on va réussir à s’arranger…
J’ai été bien bête de me montrer honnête. À l’évidence, la rédaction d’un livre ne constitue pas une excuse valable aux yeux de mon patron. Aurais-je prétendu devoir célébrer les fêtes en famille qu’il m’aurait crue, mais il se serait agi d’un mensonge.
Depuis une petite décennie, l’hiver venu, mes parents désertent Paris et partent aux Antilles. En amoureux. Pendant que ma mère se prélasse sur la plage, mon père, biologiste de profession, assure un remplacement dans un laboratoire d’analyses médicales de Pointe-à-Pitre. Quant à mes oncles et tantes, ils ont conservé les bons vieux réflexes de peur et de protection acquis lors de la crise de la Covid-19, désormais terminée. Bien que leur santé ne soit plus menacée, ils s’abstiennent de m’inviter. Et comme je ne suis pas du genre à m’imposer…
Qu’importe ! Noël, c’est pour les enfants. À vingt-huit ans bien sonnés, j’ai passé l’âge d’espérer recevoir des cadeaux, dont la fabrication et le transport pollueront fatalement la planète. En revanche, j’apprécie toujours autant les chocolats, même si j’ai bien conscience que la culture du cacao n’est pas des plus écologiques…
Tandis que je salive mentalement sur les confiseries suisses que j’ai commandées sur Internet, Michel m’explique que sa fille aînée est sur le point d’accoucher. Sa femme Solène et lui doivent impérativement se rendre à Lille dans le but de l’aider. Leur avion décolle en début d’après-midi.
— Elle a déjà quatre enfants en bas âge. Son mari et elle sont complètement dépassés, soupire-t-il.
— Ah, oui… Je vois…
Je le vois surtout arriver avec ses gros sabots ! Qui va bientôt devoir dire adieu à ses chères vacances ? Moi ! Je me faisais une telle joie à l’idée de reprendre l’écriture de mon manuscrit. Il me tient réellement à cœur de le terminer pour enfin le publier et espérer transmettre au grand public le résultat de mes recherches sur les forces curatives de la nature. D’autant que j’ai une date de rendu à respecter, et je ne veux pas mettre mon éditeur dans l’embarras.
— Vous vous souvenez du dossier Campbell ? Le gérant de la chaîne Eat Smart & Well… Il désirait acquérir des vins blancs, des rosés et des armagnacs pour tous ses restaurants…
— Je crois avoir contribué à la rédaction de la réponse à son appel d’offres, répliqué-je avec prudence.
— Vous y avez même passé beaucoup de temps, Faustine. Et je vous en remercie. Campbell avait insisté pour que nous respections des normes de qualité très exigeantes. Apparemment, il a apprécié vos propositions, ainsi que nos tarifs. Il vient de m’annoncer que notre devis avait retenu son attention.
— C’est une très bonne nouvelle.
— Oui, excellente. Mais nous ne sommes pas les seuls en lice. Campbell hésite encore entre le Chai de Bastagnole et nous. Nous avons du souci à nous faire, nos concurrents produisent un armagnac très connu outre-Manche. J’ai donc été obligé de réagir : j’ai invité Campbell et sa famille à passer les fêtes de fin d’année dans mon manoir. Il est primordial de le ferrer, et vite ! C’est un contrat qui se chiffre en centaine de milliers d’euros, on ne peut pas se permettre de le rater. J’ai besoin de vous, Faustine.
Alors que, jusqu’à présent, je n’avais cessé d’opiner du chef tel un culbuto de voiture, je me raidis et monte sur mes ergots :
— Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas commerciale, me rebiffé-je. Je ne saurais pas mener des tractations avec le client.
— Ce n’est pas ce que je vous demande, Faustine. Mon fils Romain s’en chargera.
— Ah ! Dans ce cas, l’affaire est réglée. Il est très compétent. Je l’ai vu faire une présentation devant le BNIA1, il s’en est super bien tiré. En plus, il parle couramment anglais.
Si j’insiste autant sur les capacités de Romain, c’est parce qu’il ne seconde ses parents que depuis juillet dernier, date à laquelle il est rentré en France et s’est installé chez eux. Avant cela, il était trader à la City de Londres. Si le Brexit n’était pas venu tout chambouler, il y serait probablement resté.
— Non, non, non ! lâche soudain Michel, tout en secouant vigoureusement la tête. On ne peut pas laisser mon fils opérer seul. Il ne s’en sortira jamais avec Léonie et Augustin dans les pattes.
— Par… pardon ? bégayé-je, les yeux ronds comme des soucoupes.
Léonie la tortue ? Augustin le lapin ? Ce court instant de stupéfaction passé, je me rends compte qu’il parle d’enfants, et non de peluches. Mince alors ! Romain a des gamins ? Je ne m’en serais jamais doutée. À ma connaissance, il n’est pas marié.
— Ses jumeaux, ajoute mon patron avec agacement. Ils sont adorables, mais leur père a un peu de mal avec eux.
— N’ont-ils pas une mère ?
— Décédée après leur naissance… Mais pour en revenir à Léonie et Augustin : leur gouvernante a démissionné le week-end dernier. Sa remplaçante n’arrivera pas avant début janvier, et en attendant, il n’y a plus personne pour s’occuper d’eux. Je ne vous demande pas grand-chose, Faustine. J’aimerais juste que vous leur serviez de nounou durant la visite des Campbell.
— C’est que… je ne connais rien aux enfants, moi !
— Vous êtes une fille intelligente, vous apprendrez vite.
— Je ne sais pas changer les couches.
— Ils ont six ans, Faustine. Six ans ! s’esclaffe Michel, se moquant franchement de mon air dépité. Voyons : ils sont propres, à cet âge !
— Et puis d’abord, qu’est-ce qu’ils mangent ? Je vous préviens, je suis très mauvaise cuisinière…

Noël au pays de l’armagnac.
Ena Fitzbel.
J’ai Lu, 2021.

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