Extraits littéraires

Nuages

« L’amour n’est pas une béquille, mais on est tous des culs-de-jatte quand on aime. »
C’est le tag que lisait Franck, arrêté à un feu rouge, au volant de son taxi. Il aimait son métier, le contact avec les gens, pourtant pas toujours faciles… Certains étaient grossiers, ne lui disaient même pas bonjour ni au revoir. Comme s’il était à leur service, pareil à un robot. Sans doute étaient-ils habitués à cette époque de plus en plus déshumanisée qui est la nôtre. Bientôt, il serait remplacé par une voiture sans chauffeur.
Mais il n’était pas désabusé. C’était pas son caractère. Il partait du principe que le pessimisme est un fabricant de naufrage. Pourtant, on ne peut pas dire qu’il avait eu une existence fleurie ! Ses parents avaient divorcé quand il était encore très jeune et il avait dû franchir une haie de ronces. Sa grand-mère lui avait dit : « Deviens un souffleur de nuages et n’oublie jamais que la vie peut être belle. Mais il faut savoir la regarder. »
Parfois, il avait des p’tits coups de blues, sans raison, mais ce jour-là, il en avait une. Il venait de perdre son chat. Son compagnon de tant d’années d’amour et de complicité.
Il était doublement attaché à cet animal qui avait appartenu à sa grand-mère qu’il adorait. Elle avait trouvé ce chaton sur le pas de sa porte et l’avait appelé Mariano, comme Luis, ce chanteur d’opérette pour lequel elle avait une passion. Elle disait que quand elle l’écoutait, elle avait le moral remonté à bloc ! Lorsque la vieille dame était décédée cinq ans plus tôt, il avait recueilli son chat. Il avait l’impression qu’elle lui avait laissé un petit bout de son âme et que c’est elle qui le regardait à travers ses yeux verts. Elle était drôle et douce, exactement comme cette petite boule de poils. Une présence bienveillante et calme, un frôlement de soie dans la maison. Elle s’en était allée comme elle avait vécu : sans bruit, laissant derrière elle quelques rêves, pareils à un parfum de violettes. Et quand le chat ronronnait, il savait que c’était elle qui lui murmurait des mots tendres.
Franck avait une boule dans la gorge. Une boule de poils roux, un miaulement qui lui restait sur le cœur. Il angoissait à l’idée de rentrer chez lui ce soir et de se retrouver seul. De voir le panier vide et les jouets abandonnés. Certains jettent leurs souvenirs pour faire leur deuil. Lui en était incapable. On est vraiment mort quand plus personne ne pense à vous, se disait-il. Et les souvenirs nous aident à ne jamais oublier.
Il avait gardé les lunettes de son père.
Ils s’étaient disputés peu avant sa mort. Pour une broutille. Il avait vu les larmes couler le long de ses joues ridées, sa lèvre tremblait, et il avait eu envie de le prendre dans ses bras, mais s’était retenu. Pudeur idiote. Son père avait un peu perdu la tête, même s’il le reconnaissait. Ils en avaient eu des guerres de cœur, de celles qui se brisent contre les vitres, telle une abeille apeurée, qui ne sait plus pourquoi elle s’est affolée. Et il avait fallu qu’au dernier moment, avant de s’en aller pour toujours, ils se disputent encore. Pourtant ils s’aimaient. Justement, Franck n’avait pas voulu penser à la mort de cet être qu’il admirait et chérissait par-dessus tout. Il agissait avec lui comme s’il était éternel. Peut-être même créait-il ces querelles pour rester l’enfant que son papa faisait sauter sur ses genoux.
Sa mère c’était une autre histoire. Indifférente et soucieuse du qu’en-dira-t-on. Il avait heureusement eu sa grand-mère pour s’occuper de lui. Une vraie mamie pleine de tendresse et rigolote, qu’il entendait parfois rire la nuit. Il avait souvent l’impression étrange qu’elle venait près de son lit pour lui rappeler ses instants de bonheur.
Quand on a du chagrin, les souvenirs les plus beaux se teintent de la couleur des petites souris qui se font piéger pour un morceau d’illusion. Franck aurait aimé qu’il existe des lunettes pour vous aider à voir la vie en rose. C’était pas une question de verres colorés, mais de rêves à protéger.
La sonnerie de son portable l’arracha à ses pensées. Au boulot ! Et c’était une bonne chose. Quand sa grand-mère était triste – ce qui lui arrivait rarement –, elle s’activait et nettoyait sa maison de fond en comble, car, prétendait-elle, travailler chasse les soucis.
Une cliente l’appelait pour venir la chercher à l’autre bout de Paris, dans le 13e arrondissement. Lui, il était à Montmartre où il était allé déposer un client, juste devant le Moulin Rouge. C’était pourtant pas le moment des paillettes et des frous-frous, mais le diable n’a pas d’heure pour danser. Traverser la plus belle ville du monde, en pleins embouteillages, gâchait le charme des lieux. Au volant de leur voiture, les Parisiens deviennent des pitbulls.

Nadine Monfils.
Le souffleur de nuages.
Editions 12/21 2020.

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