Valentin Sol venait de faire un rêve troublant. Il s’était vu enterré debout face à la mer. Ses nuits étaient habituellement calmes et son sommeil de plomb, mais ce matin-là, la violence du songe avait franchi les portes du réel pour prendre possession de son âme, gravant dans sa mémoire l’instant cruel de sa mort.
– Voilà que je me prends pour un taureau! s’écria-t-il en reprenant peu à peu ses esprits. Et pas n’importe lequel.

Selon la tradition de la course camarguaise, les taureaux les plus valeureux étaient enterrés debout face à la mer. Chaque manade possédait son cimetière et il n’était pas rare qu’on élève sur les places de village des statues taurines à la gloire des plus illustres d’entre eux. Mais aucun homme, qu’il fut raseteur ou manadier, n’avait connu ce privilège d’être enterré debout. Pour la race humaine, c’était toujours le boulevard des Allongés qui les attendait au sortir de l’arène.
Valentin n’aurait pu dire s’il s’agissait d’un bon ou d’un mauvais présage, néanmoins la teneur de ce songe lui laissait un goût amer, comme un goût de sel, de terre et de cendre.

En sueur, il repoussa les draps et se leva d’un bond. Puis il ouvrit en grand la fenêtre de sa chambre donnant sur la place Saint-Louis.
«C’était un simple cauchemar », se dit-il en contemplant la ville étale sous ses yeux, respirant à pleins poumons de grandes bouffées d’air iodé. Sans savoir qu’il vivait à cet instant sa dernière aube sur terre.

Aigues-Mortes, Aquae Mortuae en latin, était ainsi nommée parce qu’elle n’avait jamais été traversée par les eaux vives. C’était une cité médiévale perdue au milieu de la petite Camargue, à l’ouest du delta du Rhône, au carrefour du canal du Rhône à Sète et du canal de Bourgidou. Ses habitants y vivaient principalement de la culture du sel, de la vigne et de l’asperge.
Créée par Saint Louis au temps des croisades, elle était célèbre pour la beauté de sa majestueuse enceinte abritant des trésors d’architecture. Jadis cité prospère d’où étaient parties les septième et huitième croisades, elle avait été construite selon la volonté d’un roi, à l’image de la ville égyptienne de Damiette. Du plus loin qu’on pouvait l’apercevoir, elle offrait la vision étrange d’un mirage de pierres perdu dans une mer de sable. Alentour, ce n’étaient que marécages, pinèdes, étangs, roseaux et terres de sel où vivaient en toute liberté lièvres, lapins, perdrix rouges, bécasses, ortolans, cailles et tourterelles. Ainsi se dessinait sur la toile de l’horizon le phare de la tour de Constance, ses hautes et épaisses murailles et ses dix portes.

Une oasis en plein désert au milieu d’un océan de taureaux noirs, de chevaux blancs et de flamants roses.
C’est cette ville à nulle autre pareille que Valentin Sol contemplait ce matin-là, avec bonheur et sérénité. Au-dehors, le soleil l’attendait et il pensait encore à l’allégresse de vivre, à la rosée de l’aube que le feu du ciel ferait bientôt évaporer dans les nuées. Son torse de marbre penché à la fenêtre, ses beaux yeux sombres posés sur l’horizon, il observait en silence l’ombre déliée des pierres reculer peu à peu devant la lumière du jour, écoutant le tambourin du vent jouer son air fluide dans la ramure des arbres.

Lorsqu’il entra dans la cuisine, ses parents étaient assis à la table de chêne, et prenaient leur petit déjeuner. Pascal Sol, homme calme et taciturne, beurrait en silence une tartine de pain grillée, la tête penchée vers son bol de café. Maya leva les yeux et regarda son fils d’un air étonné:
– Tu es bien matinal, aujourd’hui.
– Aujourd’hui, c’est un bon jour pour entrer dans la légende, répondit Valentin.
Puis, sans s’expliquer davantage, il se dirigea tout droit vers la salle de bains. Au moment où Maya allait lui proposer de prendre le petit déjeuner en leur compagnie, son mari lança sans même lever les yeux:
– Laisse-le tranquille. Tu vois bien qu’il est ailleurs.
Valentin s’enferma à double tour dans la salle de bains et, pendant de longues minutes, fit couler l’eau sur son corps encore engourdi de sommeil. D’ordinaire, il lui arrivait de fredonner sous la douche, mais ce matin-là, il demeura muet comme une tombe.

Lorsqu’il ressortit, rasé de frais, il semblait enfin réveillé, mais toujours peu enclin à parler. Il s’approcha de sa mère, et déposa un baiser sur son front, ce qui la fit fondre. Puis, un demi-sourire aux lèvres, il regagna sa chambre.
– Tu es certain que tu ne veux rien prendre? continua Maya, en mère espagnole protégeant sa couvée. J’ai fait du café chaud et ton père est allé chercher du pain frais.
Pour toute réponse, la porte claqua sur un mur de silence.

Maxence Fermine.
Noces de sel.
Albin Michel, 2012.

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