Il voulait les prévenir avant de descendre. Ce jour-là il laissa sonner longtemps, il reposa même le téléphone pour vérifier le numéro, il n’était plus très sûr depuis le temps. En ramenant l’écouteur à son oreille il tomba sur un long silence, comme si quelqu’un venait de décrocher. En fait non, ça sonnait toujours. C’est devenu inhabituel d’entendre sonner sans fin, sans qu’aucune messagerie ne se déclenche. Du regard il faisait le tour de son appartement, ce vertige absolu de devoir le quitter.

Il réessaya une heure plus tard, toujours rien, puis une nouvelle fois en toute fin d’après-midi, là encore pas de réponse. C’était inquiétant, ces sonneries qui se perdaient dans le vague, il se représentait ce décor oublié là-bas, le téléphone au fond du couloir, la maison isolée, vide peut-être, par distraction il revisitait mentalement l’endroit mais finalement ce coup-ci on décrocha, une petite voix de môme à l’autre bout du fil qui lui lança :
-Allô, c’est qui?

Cette intonation solaire, cette voix de gosse improbable, elle lui fit tout de suite penser à celle de son frère, mais ça ne se pouvait pas, bien sûr que ça ne se pouvait pas, il y avait bien longtemps qu’Alexandre n’était plus un enfant, et surtout il était mort depuis dix ans. Par pur réflexe il hasarda:
– Alexandre?
– Oui, et toi c’est qui ?
Là-dessus Franck lâcha le téléphone comme un couteau qui viendrait juste de le couper. Il repensa à ces listes d’effets secondaires dans la notice des médicaments, à toutes ces années passées sans donner de nouvelles. Il reprit dangereusement l’appareil, le porta à son oreille, à l’autre bout il n’y avait plus rien, rien d’autre que les tonalités occupées qui cisaillaient le silence. Pour dépasser le trouble il vérifia le dernier appel émis, chiffre par chiffre, c’était bien le bon, mais ça ne se pouvait pas. Par superstition il n’osa pas rappeler tout de suite. Le soir il regarda deux films en même temps, zappant d’une chaîne à l’autre. Vers onze heures il voulut appeler une dernière fois pour en avoir le cœur net, mais onze heures du soir là-bas c’était tard, et surtout il avait trop peur de retomber sur la petite voix fantôme. De là il résolut d’y aller sans prévenir, de partir dès le lendemain, certainement pas pour jouer l’effet de surprise, mais pour se laisser jusqu’au dernier moment la possibilité de faire demi-tour.
Comme tous les matins à dix heures, Louise a rendez-vous au café sur l’avenue, un rendez-vous où elle ne rejoint jamais personne, simplement cette idée la guide depuis le réveil, l’idée de ce café qu’elle va prendre en terrasse en fumant une cigarette, une parenthèse qui restitue assez bien l’illusion d’une journée nouvelle. De là elle domine toute l’avenue. Le centre-ville, elle s’en est fait un but, sans quoi elle n’y viendrait jamais. Le centre-ville avec ses rues piétonnes et ses tramways, avec ses avenues où l’on ne peut plus se garer, c’est comme un monde à part, bien protégé. Ça lui fait du bien de voir toute cette vie, mine de rien ces boutiques c’est de la vie. Là où elle habite, à quelques kilomètres d’ici seulement, il n’y a que des immeubles sans sourire, sans commerces. C’est un vrai luxe qu’elle s’offre en venant ici tous les matins, le luxe de voir défiler tous ces visages inconnus, une pure immersion dans le monde en marche, ça lui fait du bien.

Seulement ce matin c’est différent, ce matin elle est dans l’inédit. Elle aurait presque envie de sourire à l’idée que ce soir elle va quitter tout ça pour un temps. C’est comme une revanche intime qu’elle sait prendre sur cet ennui qui l’occupe ici. Elle sourit aussi en pensant que demain matin le garçon de café sera sûrement étonné de ne pas la voir arriver, peut-être même inquiet, il regardera l’horloge, dix heures et demie, onze heures, onze heures et midi, et elle ne sera toujours pas là, au bout du troisième jour pas de doute qu’il se demandera où elle est passée. D’avance ça l’amuse, cette idée de l’inquiéter, à distance, en ne faisant rien. Elle se doute bien que le patron lui aussi trouvera étonnant de ne pas la voir, « la cliente du matin au café serré », pendant huit jours d’affilée elle n’y sera pas, c’est son infime secret, elle en serait presque gaie. Elle commande un deuxième express, un luxe qu’en temps normal elle ne s’accorde pas, elle fume même une deuxième cigarette, lui vient alors l’envie de goûter le moment un peu plus longtemps.

Le matin avant ce n’était pas ça. Avant il n’y avait pas tous ces gens ni tous ces immeubles, toute cette énergie dispersée sur les trottoirs, avant il n’y avait pas de trottoirs ni de rues, pas de ville, pas d’inconnus, avant de venir vivre à Clermont, il n’y avait que des êtres proches dans des décors familiers, un calme environnant qu’elle aurait préféré ne jamais quitter. À la campagne, dès le matin les tâches s’enchaînaient d’elles-mêmes. C’était rassurant de vivre à ce point cadré par un schéma d’habitudes. Avant, tout ce qu’il y avait autour d’elle c’était beau, parfois elle s’arrêtait pour regarder, elle perdait son regard sur ces panoramas changeants, une campagne que rien n’arrêtait, même les jours où ils étaient en retard, elle se laissait gagner par cet émerveillement. D’ailleurs elle ne s’en serait jamais lassée de ces paysages, de cette campagne, un monde en soi. Avant, le matin quand elle regardait sa montre c’était pour s’étonner qu’il soit déjà sept heures, ou huit heures, alors onze heures n’en parlons pas. Maintenant onze heures pour elle c’est presque tôt.

Comme tous les jours, le patron s’avance et se poste au-devant de son établissement, il a l’attitude du marin qui d’un regard évalue la mer. Comme chaque fois en voyant Louise il trouve un commentaire à lui faire.
– On va encore souffrir aujourd’hui, ouh là, hier il a fait tellement chaud que les gens ne sortaient même plus, à seize heures l’avenue était déserte! On n’a rien fait.
Tous les jours Louise retrouve la même crainte de devoir engager la conversation, la même envie de ne pas vraiment lui répondre. Et pourtant il a toujours quelque chose à lui dire, au sujet du soleil s’il y en a, de la circulation s’il y en a, des clients s’il y en a, quand il ne lui fait pas carrément un compliment sur son parfum alors qu’elle n’en porte pas. En même temps, ces quelques mots, c’est le signe qu’on la voit malgré tout. Ici on ne l’appelle pas par son prénom, on ne lui dit pas bonjour mademoiselle, ni madame, juste une sorte de bonjour à blanc, gommé de toute familiarité.

Ce n’est pas elle qui est distante, ce sont toutes les choses autour d’elle qui le sont devenues. De toute façon, même si le serveur ou le patron connaissaient son prénom, ils n’oseraient pas s’en servir. Ce n’est pas non plus qu’elle semble hautaine, mais son élégance sans effet, ses vêtements aux coupes sobres, ses cheveux ramenés dans un chignon simple, cette prestance qui lui vient sans la moindre envie de plaire, tout ça fait qu’elle en impose un peu. C’est un bien intime secret, que les autres ne sachent pas son prénom, d’être la seule à savoir, c’est une forme de protection, si d’un coup quelqu’un se mettait à l’appeler Louise, elle en sursauterait, elle en serait même choquée, c’en est presque une hantise.

À onze heures déjà on sent la chaleur, pas de doute, on va suffoquer, mais ce matin pour Louise tout est plus léger, elle sait que demain à la même heure elle sera là-bas, environnée d’une paix totale, et elle ira se poser au bord de la rivière, elle y trempera les pieds, soulagée de toute ville et de tout bruit. Une fois allongée au bord de l’eau, elle imaginera cette même place en terrasse, cette place qui sera vide, la sienne.

Serge Joncour.
L’amour dans le faire.
Flammarion, 2012.

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