Secrets de famille
Longtemps, dans notre famille, cette histoire a été tue.
Ma grand-mère, pourtant une femme douce, avait imposé le silence à ses filles au moyen d’une sentence prononcée sur le ton de la menace : « Nous ne devrons jamais en parler. » Celles-ci avaient observé le pacte à la lettre.
Ainsi l’histoire était-elle devenue un secret.
Mais vous savez ce qu’il en est : les secrets se fissurent et nourrissent les rumeurs les plus folles.
Aussi, à la mort de ma grand-mère, en 2010, pour que la vérité soit établie ou rétablie, ai-je demandé à ma mère de me raconter – au moins ce qu’elle savait –, puisqu’elle n’était plus tenue par son serment. Elle s’y est refusée. J’en ai conclu que l’effroi à la seule évocation des faits demeurait intact, et que la honte était tenace.
Deux ou trois ans plus tard, j’ai de nouveau insisté, sans doute parce qu’on a besoin, pour finir, de savoir d’où l’on vient. C’était par une après-midi d’automne, nous étions installés dans la véranda, chez elle, je nous avais préparé du thé, elle voguait volontiers dans les souvenirs, le moment m’a semblé propice, elle a lâché prise. Elle a dû estimer qu’elle ne pouvait pas éternellement se soustraire à cette quête des origines.
Après en avoir terminé, elle m’a lancé : « Je te connais, tu ne vas pas pouvoir t’empêcher d’écrire sur ce qui s’est passé cet été-là. Mais les morts méritent qu’on les laisse tranquilles, tu ne crois pas ? »
Au fond, elle me demandait de perpétuer le secret. J’ai obéi, comme elle avant moi.
Pour autant, convaincu qu’il manquait encore des pièces au puzzle, j’ai continué à enquêter dans mon coin. Et ce que j’ai exhumé m’a profondément troublé.
L’an dernier, quelques mois avant sa disparition, alors qu’elle devinait ce qui l’attendait, ma mère m’a finalement murmuré : « Cette histoire est la tienne autant que la mienne. » J’ai compris qu’elle m’autorisait à écrire le livre. Je crois même qu’en réalité, elle me le demandait.
L’opacité n’était plus de mise. L’embarras, telle une digue, avait cédé. Était venu le temps de la réparation.
Ma mère, c’est la jeune fille, là.
Dix-huit ans.
Avec sa frange et ses cheveux châtains mi-longs, elle a de faux airs de Françoise Hardy. Les gens qui la croisent le lui disent : « Vous ressemblez à la chanteuse, mais si, vous savez, “Tous les garçons et les filles” », et ils se mettent aussitôt à fredonner les paroles, elle finit par murmurer : « Françoise Hardy », en retour ils s’exclament : « C’est ça, Françoise Hardy ! »
Elle a quitté le lycée un an plus tôt pour suivre des études de secrétariat, apprendre la sténo, la dactylo. Sa mère le lui a assuré : c’est un beau métier, secrétaire, on en cherche tout le temps. Suzanne n’a rien répondu, secrétaire ou autre chose, elle s’en fiche, tant qu’elle finit par quitter la maison et gagner son indépendance. D’ailleurs, si elle décroche un travail à la rentrée, elle pourra l’envisager. En attendant, tous les samedis soir, elle va au bal ou en discothèque avec ses copains, elle sait danser le rock et le twist, elle aime ça. Des photos existent, d’elle sur une piste de danse, les bras tendus vers des garçons, dans une jupe crayon qui enserre ses genoux, je les ai vues ces photos, elles m’ont déconcerté, on n’imagine pas sa propre mère jeune, échevelée, libre, sensuelle.
Dans l’été qui va nous occuper, l’été de 1964, elle ne porte pas une jupe crayon mais un pantalon étroit, en toile, clair, qui s’arrête à mi-mollet, un haut noir ras du cou sans manches, des chaussures plates. Elle prend la pose devant la réplique de la statue de David par Michel-Ange, sur la Piazza della Signoria à Florence. Autour d’elle, des touristes pressés, flous parce que figés en leur mouvement, en noir et blanc. Dans son dos, on devine la masse sombre de la galerie des Offices. Ce cliché aussi, je l’ai vu. Elle a été prise par son père, et précieusement conservée. Sa mère et sa petite sœur, Colette, étaient restées en retrait, derrière le photographe du jour. Il fallait qu’il n’y ait qu’elle, Suzanne, la fille préférée, au pied de la statue, avec le soleil dans les yeux.
Donc, cet été-là, la famille se trouve en Toscane.
Ce n’est pas la première fois qu’ils se rendent en Italie. L’Italie, c’est juste à côté quand on habite Nice. Ils sont déjà allés à Sanremo, Suzanne n’a pas oublié les massifs montagneux qui se jettent dans la mer, ni le sanctuaire de la Madone de la Côte, perché sur une colline, pas plus que les oliveraies et les champs de fleurs de l’arrière-pays. Longtemps, elle en parlera avec mélancolie, comme si elle évoquait un paradis perdu. Ils ont visité Gênes aussi, « la ville de Christophe Colomb » lui avait précisé son père, elle se rappelle un dédale de places et de ruelles, une profusion de fontaines et de théâtres, des églises visitées au pas de charge. Ils ont séjourné à Turin, ville industrielle où elle n’a rien aimé, sinon les arcades, ces promenades abritées bien utiles dans la rigueur hivernale des climats alpins comme dans les épisodes caniculaires, et la porte Palatine à cause de son gigantesque marché ; elle avait été surprise par le mélange de parfums d’épices. Mais ils ne s’étaient jamais aventurés jusqu’à Florence, ils n’avaient jamais poussé aussi loin.
C’est le père qui a décidé cette expédition, bien sûr.
Paul Virsac est professeur d’italien au lycée Masséna, qui accueille les élèves du Vieux-Nice et des communes avoisinantes. Une étrange spécialité, ou disons une langue peu enseignée à cette époque, sauf dans la région, où on la baragouine plus facilement, tout ça parce que des millions de Ritals ont émigré avant puis après la Grande Guerre dans le but de fuir la pauvreté, le désordre, de trouver du travail. Si beaucoup ont choisi l’Amérique, certains se sont contentés du sud de la France pour y devenir terrassiers, journaliers agricoles ou lingères. C’est le cas de sa mère, qui a grandi dans les faubourgs de Brindisi et les a quittés à dix-huit ans avec ses parents. C’est elle qui lui a appris le vocabulaire mais surtout la musique des mots, de la conversation, cette musique si singulière, entre la mélopée et l’usage de la mitraillette, entre la roucoulade et l’engueulade. Fier de son héritage, à son tour, il a décidé de le transmettre.
Philippe Besson.
Une pension en Italie.
Julliard, 2026.


