Le présent

PRÉSENT

Le passé a existé, il a cessé d’exister, il n’existe plus. Actuellement, il n’existe pas. La seule chose qui existe ce sont des représentations à son propos, représentations que nous appelons «nos souvenirs» et que nous situons dans une zone de nous-mêmes que nous appelons «notre mémoire ». Ces représentations sont loin d’être parfaitement fidèles, elles sont souvent lacunaires, et notre imaginaire les colore, les complète ou les transforme, voire les invente, de multiples manières, en fonction de nos croyances. Cinq amis évoquant les souvenirs de vacances qu’ils ont passées ensemble il y a dix ans auront bien des versions différentes et contradictoires sur ce qui s’est passé tel jour, dans tel contexte, avec telles personnes …

Le passé donc, actuellement, n’existe pas.

Et le futur? Le futur? Il y a dix milliards de milliards de futurs possibles, il y en a une infinité. L’un de ces futurs un jour existera peut-être. En tout cas il n’existe pas encore, et donc, là, actuellement, il n’existe pas. La seule chose qui existe actuellement, ce sont des représentations imaginaires, des hypothèses concernant l’un ou l’autre de ces futurs.

En un sens, donc, quitte à ce que cette formulation paraisse outrancière, seul le présent existe.
C’est dans le présent et nulle part ailleurs que se trouvent les fruits que la vie nous invite à cueillir.

Est-ce à dire que nous n’avons rien à faire du passé? Non. On peut en tirer certains enseignements. À condition de se souvenir que l’expérience peut être trompeuse et que ce qui pouvait valoir dans un cas ne vaudra peut-être pas dans un cas semblable, tout simplement parce que deux cas ne sont jamais totalement identiques. Le passé ne doit pas nous empêcher d’apercevoir le nouveau.

Et n’avons-nous rien à faire du futur? Si. On peut y penser de temps en temps pour tenir compte de conséquences largement prévisibles parce que inéluctables ou très probables. On peut y penser pour pouvoir planifier certaines actions. Mais il n’est pas nécessaire d’y penser beaucoup. Le navigateur en mer a besoin de faire le point une ou deux fois par jour – repérer sa longitude, sa latitude, déterminer sa route, sur la carte – mais cela ne prend que quelques minutes. Le reste du temps, il a avantage à vivre au présent, «en temps réel»: en fonction de la situation, en fonction des circonstances. Diminuer la toile quand le vent forcit, l’augmenter quand il diminue, tenir compte des variations de sa direction, en fonction du cap à tenir.

Être dans le présent, donc, tout en veillant suffisamment sur l’avenir qui, quel qu’il soit, sera peut-être notre présent ou celui de nos enfants un jour. Même dans le présent le futur peut être pris en considération par une attitude non pas totalement insouciante ou irresponsable (« Après nous les mouches! »), mais attentive aux conséquences potentielles de nos actes et de nos pensées. On peut vivre le présent en veillant aux effets, le regard tourné vers l’aval.

Nombreux sont ceux parmi nous qui habitent le passé, dans la nostalgie ou dans la rancune et le ressentiment, ou qui habitent le futur, dans des châteaux en Espagne ou dans des scénarios catastrophe. Habiter suffisamment le présent, en étant suffisamment attentifs à l’aval, c’est ce que nous disent sans cesse toutes les sagesses, d’Occident comme d’Orient: comment une écosophie pourrait-elle l’ignorer?

Thierry Melchior.
100 mots pour ne pas aller de mal en psy.
Seuil, 2003.

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