Nous avons besoin de la beauté pour nous souvenir que nous pouvons ausSi penser avec notre corps. Longtemps, en Occident, on représenta l’humain comme un être scindé : corps d’un côté, esprit de 1’autre. Cette optique – dite « dualiste» – fut celle de Platon, de Descartes … et elle est encore ancrée dans bien des esprits. Par mon corps, je ressentirais, et par mon esprit, je penserais. C’est un tel dualisme que nous allons maintenant combattre : car il nous semble qu’une émotion esthétique peut justement être définie comme une manière de penser avec son corps.
Je me souviens de la première fois que j’ai entendu David Bowie. J’avais quinze ans, c’était dans une maison au milieu des pins. La chanson s’appelait « Rock and Roll· Suicide », ce que je ne savais pas encore. Je ne cherchais pas à comprendre les paroles mais, au regard de mon émotion, il ne faisait aucun doute qu’elles devaient être puissantes, révéler bien des secrets existentiels. Je ne comprenais pas ce qu’il disait mais une chose était sûre : j’étais d’accord avec lui. D’accord avec moi-même, peut-être, mais surtout d’accord avec lui: j’adhérais. J’adhérais à un mode de vie, à une idée de l’humain ou de Dieu, à une conception de l’amour et de l’amitié, que sais-je, je ne savais pas de quoi il parlait mais je savais que j’étais d’accord. Ce que j’écoutais avait du sens, et c’est ce sens que je touchais au cœur de mon émotion esthétique. Ce n’étaient pas simplement des sons agréables à l’oreille, c’étaient des sons qui symbolisaient des valeurs. Et ces valeurs avaient suivi un étrange chemin: elles étaient entrées par mes oreilles pour venir charmer mon esprit. Je n’avais encore jamais entendu parler du «dualisme », mais si tel avait été le cas, alors j’en aurais immédiatement démasqué le mensonge.

Je me souviens aussi de mon émotion, à Madrid, au musée du Prado, devant Los Borrachos (« Les ivrognes ») de Vélasquez. Je ne pensais plus à rien, absorbé dans la contemplation de ces borrachos aux visages rougeauds, aux traits épaissis par l’alcool, avec dans leurs yeux cette fatigue bovine un peu riante quand même. Je regardais. Je voyais, plus exactement. Qu’est-ce que je voyais? Je voyais la beauté des hommes lorsqu’ils sont fatigués, lorsque la vie est dure, leur commune humanité éprouvée dans ce mélange d’ivresse et d’abattement. Tout cela était-il dans le tableau? Non. Enfin, oui et non. Un peu dedans et un peu au-delà. C’était, au sens propre, symbolisé par ce tableau. De quoi était faite mon émotion esthétique ? Vers quoi me portait-elle? Encore une fois : vers des valeurs. Des valeurs auxquelles je ne réfléchissais pas, que je n’envisageais pas intellectuellement. Être simplement sensible à la beauté formelle de cette œuvre de Vélasquez me faisait toutefois déjà partager une certaine conception de l’humain, situant sa grandeur moins dans son éclat que dans sa capacité à rester humain jusque dans son déclin. Cette définition d’un humanisme fragile plus que conquérant, je n’y aurais probablement pas été sensible si elle avait été développée dans un raisonnement. Peut-être même m’y serais-je opposé … C’était, dans l’émotion esthétique, de ne pas y réfléchir mais de vivre son sens qui me fascinait, de recevoir le sens, non par mon esprit, mais par ma sensibilité : bref, d’être un corps intelligent.
Hegel l’explique mieux que personne: la beauté nous fascine parce qu’elle porte du sens. Elle symbolise du sens. Nous touchons par nos yeux, nos oreilles, ce que Hegel appelait joliment la « teneur» des œuvres, leur teneur en valeurs, en conceptions implicites du monde. Voilà pourquoi nous avons besoin de la beauté: pour ainsi vivre le sens, pour développer cette dimension spirituelle de notre sensibilité, pour ouvrir grand le champ de notre rapport aux valeurs.

Quand la beauté nous sauve.
Charles Pépin.
Pocket, 2018.

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