Pourquoi la philo ?

En ces temps troublés, il semble exister, dans le grand public, une demande de messages simples et substantiels censés donner un sens à l’existence. Certains philosophes s’empressent d’y répondre, exploitant la situation typiquement contemporaine du fameux « malaise de la modernité » : perte du sens et désenchantement du monde. Mais est-ce que ça marche, Docteur ? « Dans une société comme la nôtre, où tout devient problématique, il n’y a pas d’autre discipline qui nous fait aborder les questions les plus radicales, explique Michel Meyer, professeur à l’ULB.
Sur l’amour, sur la mort, sur la santé, sur les conflits éthiques ou sur les problèmes de société, le philosophe est celui qui est le mieux à même d’aborder l’ensemble des aspects d’une question en maintenant ouvert tout ce qui est problématique, sans adopter un point de vue partisan particulier. »
Mais après avoir tout « problématisé », le philosophe donne-t-il des réponses ou laisse-t-il son lecteur plus désemparé encore qu’il ne l’était ? « Il donne des réponses, mais celles-ci demeurent problématiques, et il le dit au lecteur, répond Michel Meyer. Il lui dit : “Si je te parle d’amour, ça ne veut pas dire que je vais t’expliquer comment trouver le grand amour”. Le philosophe est donc à la fois très prétentieux – parce qu’il aborde les grandes questions – et très modeste –parce qu’il n’apporte pas la solution, comme un plombier peut apporter une solution à un problème de tuyauterie. » Pour sa part, Luc Ferry affirme que, quand bien même aurions-nous une baguette magique qui ferait en sorte que les êtres humains se conduisent moralement les uns vis-à-vis des autres, qu’il n’y ait donc plus de guerres, de vols ou d’inégalités économiques, cela ne nous empêcherait pas de redouter la mort, d’être malheureux en amour, de connaître le deuil ou de déplorer la banalité de vie quotidienne. Toutes ces questions relèvent de ce que Ferry appelle « les valeurs existentielles », qui touchent à « la vie bonne ».
« Il y a bien sûr des définitions religieuses de la vie bonne, qui passent par Dieu et par la foi, explique le philosophe français. Mais l’essentiel de la philosophie, c’est de proposer une définition de la vie bonne qui ne passe ni par Dieu ni par la foi. L’effritement, l’érosion des religions fait que la philosophie reprend ses
droits, d’une certaine façon. » Philo ou religion : choisis ton camp, camarade ? Gabriel Ringlet, prêtre et essayiste, refuse ce manichéisme. « Je crois qu’on lit de la philosophie parce que d’une manière ou d’une autre, on est tous confrontés à la question du Mal : Mal dans le monde, Mal chez moi, Mal en moi. De là vient la question du “Pourquoi ?” Cette interrogation-là, la théologie et la Bible en sont elles-mêmes porteuses. Ce qui est passionnant dans la Bible, et qui n’est justement pas en contradiction avec la philosophie, c’est que le “Pourquoi ?” à l’égard du Mal et le “Pourquoi ?” à l’égard de Dieu est constant. Les “Pourquoi ?” se donnent la main. »

WILLIAM BOURTON
Le Soir du 7 février 2014.

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