Les gouttes, de plus en plus grosses, s’écrasaient sur mon pare-brise. Les essuie-glaces grinçaient et moi, les mains crispées sur le volant, je grinçais tout autant intérieurement… Bientôt, les trombes d’eau furent telles que, d’instinct, je levai le pied. Il ne manquerait plus que j’aie un accident! Les éléments avaient-ils décidé de se liguer contre moi? Toc, toc, Noé? Qu’est-ce que c’est que ce déluge?

Pour éviter le trafic du vendredi soir, j’avais décidé de couper par les petites routes. Tout plutôt que de subir les grands axes sursaturés et les affres d’une circulation en accordéon! Mes yeux essayaient vainement de déchiffrer les panneaux, tandis que la bande de dieux, là-haut, s’en donnait à cœur joie en jetant un maximum de buée sur mes vitres, histoire de corser mon désarroi. Et comme si ce n’était pas suffisant, mon GPS décida tout à coup, en plein milieu d’un sous-bois obscur, que lui et moi ne ferions plus route ensemble. Un divorce technologique à effet immédiat: j’allais tout droit et lui tournait en rond. Ou plutôt ne tournait plus rond!

Il faut dire que là d’où je venais, les GPS ne revenaient pas. Ou pas indemnes. Là d’où je venais, c’était le genre de zone oubliée des cartes, où être ici signifiait être nulle part. Et pourtant… Il y avait bien ce petit complexe d’entreprises, ce regroupement improbable de SARL* (Sociétés Assez Rarement Lucratives) qui devait représenter pour mon patron un potentiel commercial suffisant pour justifier mon déplacement. Peut-être y avait-il aussi une raison moins rationnelle. Depuis qu’il m’avait accordé mon temps partiel, j’avais la désagréable impression qu’il me faisait payer cette grâce en me confiant les missions dont les autres ne voulaient pas. Ce qui expliquait pourquoi je me retrouvais dans un placard à roues, à sillonner les routes des grandes banlieues parisiennes, occupée par du menu fretin…

Allez, Camille… Arrête de ruminer et concentre-toi sur la route!

Soudain, un bruit d’explosion… Un bruit effrayant qui propulsa mon cœur à cent vingt pulsations minute et me fit faire une embardée incontrôlable. Ma tête cogna contre le pare-brise et je constatai curieusement que, non, l’histoire de la vie qui défile devant les yeux en deux secondes, ce n’était pas une fable. Après quelques instants dans les vapes, je repris mes esprits et me touchai le front… Rien de visqueux. Juste une grosse bosse. Check-up éclair… Non, pas d’autres douleurs signalées. Plus de peur que de mal, heureusement!

Je sortis de la voiture en me couvrant comme je pouvais de mon imperméable pour aller constater les dégâts: un pneu crevé et une aile cabossée. Passée la première grosse frayeur, la peur céda la place à la colère. Bon sang! Était-il possible de cumuler dans une seule journée autant de problèmes? Je me jetai sur mon téléphone comme sur une bouée de sauvetage. Évidemment, il ne captait pas! J’en fus à peine surprise, c’est dire si j’étais résignée à ma poisse.
Les minutes s’égrenèrent. Rien. Personne. Seule, perdue dans ce sous-bois désert. L’angoisse commença à monter, desséchant plus encore mon arrière-gorge déshydratée.

Bouge, au lieu de paniquer! Il y a sûrement des maisons, dans le coin…
Je quittai alors mon habitacle protecteur pour affronter résolument les éléments, affublée du très seyant gilet de sécurité. À la guerre comme à la guerre! Et puis, pour être tout à fait franche, vu les circonstances, mon taux de glamouritude m’importait assez peu…

Au bout d’une dizaine de minutes qui me semblèrent une éternité, je tombai sur une grille de propriété. J’appuyai sur la sonnette du visiophone comme on compose le 15**.

Un homme me répondit d’une voix de judas, celle-de-derrière-les-portes, qu’on réserve aux importuns.
— Oui? C’est pour quoi?
Je croisai les doigts: pourvu que les gens du coin soient hospitaliers et un tant soit peu solidaires!
— Bonsoir monsieur… Désolée de vous déranger, mais j’ai eu un accident de voiture dans le sous-bois, ­derrière chez vous… Mon pneu a éclaté et mon cellulaire ne capte pas le réseau… Je n’ai pas pu appeler les sec…
Le bruit métallique du portail en train de s’ouvrir me fit sursauter. Était-ce mon regard de cocker en détresse ou mon allure de naufragée qui avait convaincu ce riverain de m’accorder l’asile?

Peu importe. Je me glissai à l’intérieur sans demander mon reste, et découvris une magnifique bâtisse de caractère, entourée d’un jardin aussi bien pensé qu’entretenu. Une véritable pépite dans de la boue aurifère!

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une (2015)
Raphaëlle Giordano.
Edito, 2015.

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