Tout déconnecter

Fermez le portable. Débranchez la box. Rangez les télécommandes. Posez les écouteurs. Éteignez tous les écrans. Et observez. Un quart d’heure, le premier jour, juste pour voir. Une demi-heure le deuxième jour, pour mieux observer. Et puis une heure ou deux. Finalement une journée entière, pour éprouver ce que ça change. En notant ce qui se passe, ce qui vous manque. Et ce qui vient en plus. Ou différemment.

Par exemple : êtes-vous sûr(e), déconnecté(e), de manger de la même façon? De parler, lire, respirer, penser, chanter ou danser de façon identique? Qu’est-ce qui a changé? Pourquoi, à votre avis? Si tant de silence soudain vous angoisse, quelle en est donc la cause? Que colmatent les réseaux, les mails, les textos? Diriez-vous, comme Pascal, que tout le malheur de l’homme vient de ne pas savoir rester seul dans une chambre?

Rien ne vous oblige non plus à trouver l’expérience déplaisante. Peut-être allez-vous prendre un vif plaisir à cette découverte, ou cette redécouverte, d’une seule chose faite à la fois, et faite entièrement, au lieu de jongler toujours avec plusieurs en même temps, en parallèle, en diagonale ou en travers. Goûter un plat, une friandise, un fruit, mais sans rien faire d’autre. Lire un moment, mais ne faire que ça. Écouter une musique, mais elle toute seule. Ou passer l’aspirateur, mais exclusivement. Peu importe le geste, la sensation, l’activité, mais, au moins pour un moment, une seule chose à la fois.

S’immerger dans ce qu’on fait, ce qu’on ressent, totalement. Juste pour voir. Il arrive qu’en cours de route une idée surgisse. La mettre de côté, pour un moment de pensée. Un bout de temps à ne faire que ça : examiner cette idée, voir si elle n’en contient pas une autre. Prenant deux idées, les frottant l’une contre l’autre, avec un peu d’habitude, on peut toujours en trouver une troisième.

Après, rebranchez tout. Et voyez les différences. Il ne s’agit pas de dire que la vie est moins bien, moins belle ou moins bonne quand on est connecté(e). Ce serait idiot, et passéiste, donc doublement idiot. Le but du jeu n’est pas de retrouver une vraie vie pleine et dense en quittant une fausse vie dispersée. Le but est juste de voir les différences. De les éprouver, de les réfléchir, de commencer à en tirer des questions, des conséquences, des remarques à partager.

Roger Pol-Droit.
Petites expériences de philosophie entre amis.
Plon, 2012.

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