Extraits philosophiques

Autour des idées

Pour en finir avec le péché originel de la philosophie

La philosophie a commis une grave faute, et cela dès le commencement : elle a placé les idées trop haut. Elle les a rendues inaccessibles, à force de les rêver au-dessus de l’expérience commune.

Du coup, si vous tombez sur un nom commun même banal auquel s’attache une idée générale abstraite, comme « âme », « langage » ou encore « morale », vous hésitez, vous vous sentez pris de court, mal à l’aise. La signification de ces mots-là paraît hors d’atteinte. Il semble qu’il faudrait consulter des dictionnaires, des encyclopédies, lire des milliers de pages de traités ardus avant d’oser se prononcer sur la portée de tels mots, et d’être capable d’expliquer enfin ce que c’est que l’âme, le langage ou la morale. La tâche est si imposante, qu’on l’ajourne sans cesse. Le temps manque. On ne se sent pas qualifié. On finit par s’en remettre à ceux qui savent, qui ont étudié les mystères des mots abstraits. C’est ainsi que l’on s’interdit de manier les idées, de jouer avec, de les faire sonner et trébucher dans sa propre vie.

Mais à qui la faute ? Qui a commis ce péché originel ? C’est, à n’en pas douter, Platon le coupable, ou plutôt ceux qui l’ont pris trop au sérieux, qui ont interprété trop à la lettre sa théorie des idées. Celle-ci est exposée par Socrate au début du Livre X de La République. Socrate, dialoguant avec Glaucon, s’y interroge sur la nature des idées. Il affirme d’abord que nous avons « l’habitude d’admettre une idée, une seule, qui embrasse un groupe d’objets multiples auxquels nous donnons le même nom ». Une idée, selon cette première définition, c’est donc une catégorie, une boîte dans laquelle je peux ranger toute sorte de choses. J’ai une certaine idée de ce qu’est un chien, qui me permet de mettre dans la même catégorie des créatures aussi différentes qu’un rottweiler et un chihuahua. J’ai aussi une certaine idée de ce qu’est une table, qui me fait désigner par là tout à la fois le guéridon circulaire des cafés parisiens, la table basse où s’empilent des magazines dans les salons et le grand meuble rustique, rectangulaire, sur lequel on partageait traditionnellement les repas familiaux.

Un peu plus loin, Socrate dit encore que l’idée fonctionne comme une sorte de modèle que nous avons en tête lorsque nous agissons. Elle est, selon cette deuxième définition, comme un patron, au sens qu’a ce terme en couture. Ne considérons-nous pas, demande Socrate, que l’ouvrier fabriquant une table « fixe les yeux » sur l’idée de la table qu’il a en lui-même, de sorte qu’il découpe et ajuste ses pièces d’après cette idée ?

Jusqu’à ce point de l’exposé, notez bien que le péché originel n’a pas encore été perpétré. Des siècles d’aberrations idéalistes étaient encore évitables. Il est exact que les noms communs de notre langage sont des catégories, qui nous servent à classer, à comparer des choses différentes entre elles, bref, à nous y retrouver dans le monde. Et l’on ne peut contester que nous avons déjà, en tête, une certaine représentation d’une chose ou d’une action, avant de fabriquer celle-ci ou de commettre celle-là. Voilà des remarques de simple bon sens.

Pourtant, arrivé à ce stade, Socrate bascule. « L’idée elle-même, ajoute-t-il, il n’est aucun ouvrier qui la façonne. » Il franchit un pas décisif en affirmant que l’idée de table n’a pas été créée par les humains. Elle serait l’œuvre d’une sorte de Dieu ou d’Être suprême, que Socrate désigne en employant en grec le terme énigmatique de phyturgos, et non celui plus habituel de theos. Quoi qu’il en soit, le point essentiel est que l’idée existait avant le menuisier ; donc, aux yeux de Socrate, qu’elle participe de quelque façon à l’éternité. Que l’on ne sous-estime pas les conséquences d’un tel raisonnement, elles sont immenses : cela revient à faire des idées des espèces d’émanations divines. Parfaites, immuables, uniques, immortelles, les idées – eidos ou idea en grec, Socrate emploie tour à tour les deux termes – résideraient dans une espèce d’Olympe.

Cette théorie amène Socrate à faire une remarque très étrange sur les objets réels que nous avons l’habitude de croiser au quotidien. L’ouvrier ne fabrique pas l’idée de lit ? « Donc, s’il ne fait pas l’essence du lit, mais quelque chose qui ressemble au lit réel sans l’être, et si quelqu’un soutenait que l’ouvrage du menuisier ou de quelque autre artisan est une réalité complète, il risquerait de se tromper. » Le lit dans lequel nous dormons est, aux yeux de Socrate, une réalité moins complète que l’idée de lit. Mais Socrate ne s’arrête pas là, il imagine ensuite qu’un peintre exécute un tableau représentant un lit fabriqué par un menuisier. Quel sera le statut de ce tableau ? Il aura encore un peu moins de réalité. Ainsi, Socrate avance cette curieuse hiérarchie : tout en haut, il y a l’idée de lit ; puis le lit dans lequel je dors, qui est une copie imparfaite de l’idée de lit ; puis le lit représenté par le peintre, qui est la copie d’une copie. On descendrait ainsi, à l’en croire, de l’idée vers l’art, dans un mouvement qui va de l’essentiel à l’inessentiel.

 

Que faut-il penser d’une telle théorie ? Pouvez-vous vraiment vivre en considérant que la tarte aux pommes que vous croquez est une réalité moins complète que l’idée de tarte aux pommes ou que les épagneuls et les teckels que vous rencontrez sont des réalités moins complètes que l’idée de chien ? Que votre fils est une réalité moins complète que l’idée de fils ? Il existe, effectivement, des gens qui voient le monde de cette façon, bien qu’ils ne soient guère nombreux.

Dans sa chambre de la maison de santé du docteur Blanche à Passy, Gérard de Nerval écrit en 1853 un magnifique récit autobiographique, Aurélia. Le début du chapitre III est envoûtant : « Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle. À dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double – et cela sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m’arrivait… »

Nerval a bel et bien l’impression d’avoir devant lui un réel dédoublé : il y a le monde extérieur que je perçois, il est là, il est stable, je le reconnais, et néanmoins, il n’est que le paravent d’un monde invisible beaucoup plus décisif. Les êtres humains sont, en particulier, gouvernés de l’extérieur par des puissances invisibles. « Cette idée m’est revenue bien des fois, poursuit Nerval, que, dans certains moments graves de la vie, tel Esprit du monde extérieur s’incarnait tout à coup en la forme d’une personne ordinaire et agissait ou tentait d’agir sur nous, sans que cette personne en eût la connaissance ou en gardât le souvenir. »

On trouve un témoignage similaire dans les Mémoires publiées par le juriste allemand Daniel Paul Schreber en 1903 : « Dieu, avant tout, n’est que nerfs, non corps ; il est donc comme qui dirait apparenté à l’âme humaine. Les nerfs de Dieu ne sont cependant pas comme dans le corps humain en nombre limité, mais à l’infini sinon éternels. Ils possèdent les propriétés inhérentes aux nerfs des hommes, mais à un degré qui surpasse tout ce que l’homme peut concevoir. Ils ont notamment la faculté de se transformer en toutes choses possibles du monde créé. »

Le point commun entre Platon, Nerval et Schreber ? L’affirmation que le réel que nous percevons est incomplet, qu’il n’est pas la « vraie réalité », qu’il repose sur une architecture invisible, qu’il est actionné de l’extérieur – par les idées, les esprits ou les nerfs, peu importe. En tout cas, les choses ne sauraient être telles qu’elles nous apparaissent. C’est hors de l’expérience sensible que réside le fond du réel. Celui-ci a des propriétés dont notre monde apparent est dépourvu : il est soustrait au changement, au dépérissement, au cycle de la naissance et de la mort, il est complet et parfait… Évidemment, dans le cas de Nerval et de Schreber, le diagnostic est posé depuis longtemps : le poète romantique français et le juriste allemand étaient des fous. Mais Platon ?

Comme la théorie des idées n’est pas omniprésente dans les dialogues de Platon, même si elle revient régulièrement, la question se pose de savoir s’il y croyait réellement, ou s’il y consacrait des spéculations récurrentes. Néanmoins, un grand nombre de philosophes y ont adhéré sans la moindre distance par la suite, jusqu’à aujourd’hui : il est encore pas mal de métaphysiciens qui soutiennent, dans des travaux universitaires souvent abscons, que les formes logiques cachées derrière notre monde sont plus importantes que le réel que nous expérimentons, et qu’il faudrait détourner le regard de ce dernier pour partir en quête des premières… Certains mathématiciens tiennent, également, que les théorèmes ne sont pas des produits de l’intelligence humaine, mais qu’ils sont antérieurs à la fois à l’humanité et à l’univers observable, puisqu’ils régissent les mouvements des astres et des particules… Ce faisant, tous reproduisent le même geste, qui consiste à diviniser les mots ou encore les schémas logiques forgés par les humains. Comme le fou, l’idéaliste est convaincu que l’ébullition qu’abrite son crâne, et les pensées qui fusent en lui, méritent d’effacer le monde extérieur, qu’elles ont plus de consistance que ce dernier. Sous l’influence de La République de Platon, la tradition idéaliste a organisé ce grand délire millénaire que l’on enseigne couramment encore en classe de philosophie et que l’on pourrait appeler l’épanchement des idées dans la vie réelle.

 

Alexandre Lacroix.

Comment philosopher au fil des jours.

Allary, 2019.

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