On raconte en Australie qu’un beau matin, une grenouille verte et discrète, une grenouille des plus ordinaires, s’est réveillée prête à tout pour se faire remarquer.

Goulûment, elle s’est mise à boire l’eau de tous les lacs, puis elle a avalé toute l’eau des étangs, celle des mares, des rivières, des sources et même l’eau des fleuves.

Pas un puits, pas une flaque, pas la moindre goutte de rosée ne lui a échappé! Dans sa folie des grandeurs, l’assoiffée a réussi à assécher toute la planète, faisant disparaître petit à petit les eaux douces de la terre.

Plus la grenouille buvait et plus elle grossissait. Sa taille dépassa bientôt celle des plus hautes montagnes. Et le corps démesurément gonflé, la grenouille trop lourde pour se déplacer mais, ivre d’orgueil, contemplait les hommes et les animaux minuscules qui faisaient cercle à ses pieds.

Tous mouraient de soif, mais personne n’osait dire ou faire quoi que ce soit. Chacun pensait: « Comment lui faire rendre toute cette eau qu’elle retenait prisonnière? »

Le singe proposa de la faire rire.
Rassemblant ses dernières forces, le voilà qui grimace, se contorsionne et se livre aux périlleuses acrobaties. Hommes et bêtes à sa vue, oubliant leur malheur, éclatent de rire, mais l’horrible grenouille gorgée d’eau reste impassible. Imperméable aux grimaces.

Le lapin à son tour se livre à des pitreries irrésistibles, puis les hommes s’en mêlent: des clowns de talent font assaut de grimaces et de courbettes ridicules; on chante des chansons idiotes et les meilleurs conteurs racontent des histoires drôles. En vain, la grenouille les ignore avec superbe.

C’est alors que, venu du fin fond de la terre, s’avance le ver: minuscule, ridicule, transparent, dégoûtant, il exécute une danse grotesque et se contorsionne avec une telle souplesse devant la grenouille que celle-ci, surprise, du haut de sa panse, esquisse un sourire.

Puis, devant les efforts répétés du ver de terre, la goulue difforme est soudain prise de hoquet.

Encouragé, l’acrobate se surpasse en plis et replis, s’entortille et louche. C’en est trop: la grenouille suffoque et explose d’un rire énorme. Toutes les eaux douces sont ainsi libérées. Hommes et bêtes s’y précipitent. La planète est sauvée! Et c’est depuis ce temps-là que nous devons une fière chandelle au ver de terre.

Muriel Bloch.
Gallimard.

Print Friendly