Extraits philosophiques

Le petit oiseau

LE CHANT DU ROSSIGNOL

On l’appelle « le prince des chanteurs » -capable de produire des centaines de séquences sonores différentes, de deux à quatre secondes chacune, entrecoupées de pauses de mêmes durées. Il se plaît à les distribuer à son gré, excellant dans un art de la combinatoire semblant sans limites. Notre virtuose, c’est le rossignol philomèle. Que nous nous promenions dans les bois, parcs ou jardins, il génère, à nos oreilles, des accords paraissant toujours mélodieux. En cela, nous nous laissons aller à l’écouter, car sa disposition naturelle à jouer de la variation le conduit autant à opter pour des tempi de jazz, le dodécaphonisme ou l’atonalité. Parfois, le passereau se conçoit tel un DJ, mixant des airs répertoriés en quête d’associations inédites, osant retours en arrière, moments de vide ou subites accélérations. Certains le connaissent en rappeur, s’adonnant à la scansion, qui peut aller jusqu’à l’interpellation, généralement en usant de suites de graves vite prolongées par de stridents aigus que chaque auditeur est librement appelé à interpréter. C’est à tous ces titres que l’on dit qu’il chante, gringotte, quiritte ou trille, tellement est vaste son registre compositionnel.

Toutefois, ne nous trompons guère sur le prodige -nul- lement inné-de ses aptitudes. Les individus, dès leur enfance, suivent un processus, se forment en prêtant attention aux harmonies de leurs parents, comprennent vite l’étendue des possibilités que contiennent leurs poumons, gorge et bec, ainsi que leur intellect. Bientôt, la plupart témoignent d’une soif de Curiosité, qui les pousse à se rapprocher des grandes figures, les maîtres de la vocalise, pour ensuite, à l’âge de la première maturité, s’essayer à faire valoir leur propre voix. Ce sont alors des foules d’adolescents qui, à l’arrivée des beaux jours, rivalisent de créativité, se livrant à des joutes musicales hautes en couleur. C’est pourquoi Pétrarque, à propos de leur brio, parlait «d’accords savants». Bien avant, Aristophane, dans Les Oiseaux, louait leurs «doux chants, faits de vibrations qui égalent celles des Muses». Chez eux prévaut une société alerte et égayée dont les membres cherchent à donner le meilleur d’eux-mêmes, tout en étant à l’écoute de leurs semblables. Probablement, est-ce la raison pour laquelle dans les tradi- tions populaires, le rossignol philomèle est considéré comme l’enchanteur du printemps et le symbole de l’allégresse. On connaît la passion des troubadours pour cet artiste des cimes, qui sait célébrer la puissance de son génie, la plénitude d’exister et l’amour.

Et voilà qu’un beau matin, quelques-uns des leurs vinrent annoncer qu’ils avaient conçu des procédés leur permettant de s’abstenir de la contrainte de l’apprentissage, du travail des gammes, de toute cette dépense d’énergie qui, fort heureuse- ment, devenait inutile. Désormais, ils n’avaient plus qu’à faire part de leurs desiderata à des automates, eux-mêmes chargés de générer des sons, rythmes, refrains semblant similaires à ceux qu’ils composaient depuis toujours. C’était un véritable miracle qu’il leur était offert, inaugurant un quotidien maintenant délivré du fardeau de l’effort.

Face à un bouleversement d’une telle ampleur, que croyez- vous que nos passereaux firent? Qu’ils s’en offusquèrent, affirmèrent que c’était impensable, vu que ces pratiques concourent à la bonne expression de chacun, sont sources de joie et que la substance de leur être s’en trouverait niée? Eh bien non, ce fut tout le contraire qui advint. L’immense majorité se jeta aussitôt sur ces dispositifs mis entre leurs pattes, proclamant que c’était une trouvaille formidable qui, de surcroît, allait leur libérer du temps pour se consacrer à des activités trop souvent délaissées (sans que jamais l’on sût exactement à quoi il était fait référence). Du jour au lendemain, c’était comme si ne plus user de leurs dons pour s’en remettre à ces artefacts représentait la chose la plus naturelle du monde.

La morale de cette histoire c’est que, même lorsque l’on regorge de talents, que leur exercice et perfectionnement réguliers procurent estime de soi et reconnaissance sociale, contribuent à l’épanouissement des êtres et de l’ensemble commun, il suffit que soit mis à disposition des instruments permettant d’assister au cours des choses les bras croisés, alors tout ce souffle d’imaginaire, et de vie, peut se voir négligé -et bientôt ignoré. Où l’on fait le constat, amer, que chez les rossignols philomèles-et, probablement, chez toutes les entités vivantes- être lové dans un coin douillet de son nid sera toujours préféré à l’usage, certes parfois éreintant, de ses qualités, pour finir, tôt ou tard, en déliquescence confiné dans son abri.

Éric Sadin.
Le désert de nous-mêmes.
L’échappée, 2025.

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