Extraits philosophiques

Reprendre la main

C’est là qu’il convient de saisir – au-delà d’analyses à courte vue et des clichés – que l’extrême technologisation de nos vies a progressivement généré des consciences que nous pourrions qualifier de schizoïdes, se pensant actives, alors qu’elles se situent autant à l’écart du concret des choses, que privées de liens constructifs noués avec leurs semblables. Émerge une forme inédite de passivité, mais perçue comme relevant de la plus grande activité – une incessante activité – ne débouchant presque jamais sur des réalisations concrètes, qui procéderaient de l’expression de nos facultés, et desquelles on serait fier. Tout le contraire même, dans la mesure où, du fait de cette dépense d’énergie improductive, est cultivée une frustration perpétuelle, qui participe d’un redoublement de la frustration éprouvée par le plus grand nombre dans le cadre de la vie courante. À cette enseigne, il se produit une neutralisation sournoise de nos capacités agissantes. Et ce, dans un environnement qui a vu, depuis la fin des années 2000, l’avènement de systèmes d’intelligence artificielle nous signalant jour et nuit la bonne voie à emprunter. À notre impuissance volontaire, s’agrège l’orientation de nos gestes via des signaux, pouvant dorénavant prendre une forme langagière. Environnement qui entraîne une ankylose de notre puissance sensible et l’étiolement de notre disposition naturelle à conduire en conscience, et de façon réellement singulière, le cours de notre existence. Soit un composé qui organise la formation de ce qui doit bien être appelé une subjectivité dévitalisée.

 

Car ce renoncement à nous-mêmes finit par conduire à l’effacement du devoir de responsabilité dévolu à chacun. Celui qui nous somme de nous saisir de notre destin – au moyen des ressources infinies, et propres, qui nous constituent –, œuvrant ainsi, à notre mesure, à la bonne santé de l’ensemble commun. À ce dessaisissement, s’est ajouté, depuis l’avènement récent des IA génératives, un processus de négation de ce qui nous fonde en propre. Des systèmes, aux premiers rangs desquels ChatGPT, se mettent à rédiger des textes dont la qualité – apparente – ne cessera de croître. Comment ne pas voir que s’opère là – après la privation progressive de notre droit naturel à nous déterminer librement – la déprise de notre faculté la plus fondamentale : celle de produire du langage. À cet égard, il convient de s’inscrire en faux contre l’imposture de la « complémentarité homme-machine », qui fait office de tour de passe-passe rhétorique, employé à satiété par tant d’ingénieurs et les cabinets de consulting. Nous n’avons nul besoin de technologies destinées à écrire à notre place, ou « à nous aider à mieux écrire », appelées, à terme, à tuer le génie qui est en chacun de nous, autant qu’à priver de leur substance – et de leur sel – les relations humaines.

Ce dont – plus que jamais, et tout à l’opposé – nous avons besoin, c’est de nous prononcer en première personne – non pas sous la forme de posts ininterrompus sur les plateformes de l’expressivité, qui participent d’un régime de langage unilatéral et assertif, mais en vue de faire entendre nos voix toutes uniques, au sein d’une communauté politique alors pleinement libre et plurielle et animée, en droit, par l’apport de tous. Aux antipodes, donc, d’un régime de langage industrialisé et standardisé contribuant à faire le lit d’un « devenir-légume » de l’humanité. Michel Foucault parlait de « techniques de soi », définies comme des procédés « qui permettent aux individus d’effectuer, seuls ou avec l’aide d’autres, un certain nombre d’opérations sur leur corps et leur âme, leurs pensées, leurs conduites, leur mode d’être ; de se transformer afin d’atteindre un certain état de bonheur, de pureté, de sagesse, de perfection ou d’immortalité4 ». De nos jours, ces belles et vivifiantes « techniques de soi » se sont vu – en raison de multiples causes extérieures, et de notre paresse foncière – progressivement négligées, jusqu’à être ignorées. Bien plus encore, il est probable que, très bientôt, celles-ci soient à jamais tuées dans l’œuf, ou le peu qu’il en reste, par ces « technologies de l’abolition de nous-mêmes ».

Éric Sadin.
La vie spectrale.
Grasset, 2023.

 

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