Extraits philosophiques

Le joug numérique

L’inconfort, parfois, se manifeste. Quand la machine, si obéissante, si aimable, si pratique, semble ne pas comprendre ce qu’on lui demande, répond à côté, ou, pire, n’en fait qu’à sa tête. Les signaux sont infinitésimaux pour la plupart, s’en plaindre serait déplacé.

Et pourtant. Lorsque nous sommes confrontés à la correction automatique d’un mot correctement tapé sur le clavier qui produit un contresens, à une requête complétée par la formule qui devient absurde ou poétique, à un itinéraire modifié allant à l’encontre de toutes nos habitudes, nous sentons bien que nous sommes en présence de symptômes trahissant un phénomène qui n’a rien d’anodin. Lorsque l’écran refuse notre demande pour nous imposer une solution alternative que nous ne souhaitons pas, lorsqu’il nous redirige vers un lieu, un site, un destin que nous n’envisageons pas, lorsqu’il reformule nos souhaits pour les traduire par une proposition affligeante, nous commençons à comprendre que notre dialogue avec la machine et les Intelligences Artificielles qui la peuplent ne sera pas celui d’un maître, nous, avec ses esclaves, elles. Lorsque, fascinés par ces outils mis à notre disposition, ChatGPT, Perplexity, Gemini, et tant d’autres à venir, nous nous laissons convaincre par leurs réponses et finissons par leur confier nos états d’âme en attendant d’eux une consolation, nous percevons que nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes. Lorsque enfin, nous lisons sans surprise dans la presse en ligne un titre tel que « la mort du chat Kit Kat, renversé par un taxi autonome Waymo, émeut les États-Unis », ou « Cris, 53 ans, partage sa vie avec Orion, un avatar », ou lorsque pour la première fois, en novembre 2025, un titre de musique country entièrement composé et interprété par une IA, Breaking Rust, arrive en tête des classements aux États-Unis, nous comprenons que nous sommes en train de changer non seulement d’époque, mais d’ère. La réforme modifie les réponses, la révolution rend obsolètes les questions, dit-on. Nous y sommes.

Nous vivons depuis plusieurs années les conséquences de la révolution numérique. La toute-puissance de l’économie de l’attention, qui prospère sur la captation de notre temps, disponible ou non (sujet des livres La Civilisation du poisson rouge et Tempête dans le bocal), impose son empreinte. La dépendance individuelle, la polarisation de nos sociétés sont des phénomènes auxquels nous nous sommes d’abord habitués, frappés du syndrome de « normalisation de la déviance », concept mis en lumière par la sociologue Diane Vaughan, qui pose qu’à force de vivre avec des dysfonctionnements, on finit par considérer leur existence comme normale. Puis est venu le temps de la prise de conscience, et du début de révolte face aux géants numériques qui nous imposent leur joug.

Un nouveau chapitre s’ouvre avec l’émergence des Intelligences Artificielles, et les prémices de leur omniprésence dans nos vies. Nous entrons dans une nouvelle économie : l’économie de la relation, qui va prospérer sur l’aide personnalisée à nos décisions, nos comportements et nos réflexions. Une aide dont on ne sait encore si elle relèvera du copilotage, du pilotage, ou de la dictature. D’ores et déjà, nous sentons que peut se rejouer la pièce récente des années qui suivirent l’introduction du smartphone, de la connexion permanente et des réseaux sociaux : une accoutumance ravie accompagnée d’un inconfort croissant, avant qu’un réveil brutal ne nous saisisse, quand il sera trop tard. La normalisation de la déviance, à nouveau.

Vous avez aimé l’économie de l’attention ? Vous adorerez l’économie de la relation, nous affirment les empires numériques. Une économie qui prospérera à partir de l’investissement que nous consentirons à faire dans nos liens avec la machine, le nombre de tâches que nous ne pourrons plus exécuter sans elle, de la confiance que nous lui accorderons et qui lui permettra de nous proposer des produits et des services qu’elle présentera comme des solutions à nos problèmes.

L’arrivée de cette nouvelle ère est le sujet de ce livre. Sa nature profonde, ce qui l’a rendue possible, le cycle plus large dans lequel elle s’inscrit, les conséquences qui pourraient être les siennes si nous agissons trop peu, ou trop tard. Et, puisque c’est le lot des révolutions, la nouvelle question qu’elle fait émerger : celle du devenir, non de l’espèce humaine, mais de sa nature.

 

Bruno Patino.
Le temps de l’obsolescence humaine.
Grasset, 2026.

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