Le monde et la terre
LE GLOBE
J’éprouve une sensation inhabituelle. Je déambule dans les pièces de mon enfance – le salon beige, le bureau froid, la salle de bains vert mousse, mon ancienne chambre au bout du couloir –, tout est encore là, tout porte encore un nom, mais pour l’instant le langage est en suspens. La maison est glaciale et soudain très silencieuse. Ma mère est hospitalisée depuis quelques jours, je viens vite chercher quelques affaires. De la capitale j’ai conduit vers cette commune rurale où elle a habité toute son existence, et à présent je m’attarde dans le vide inanimé de la maison que je connais si bien. La vue dehors, à travers la grande fenêtre : enfilades de peupliers, enfilades de saules têtards, terre en mottes, feuilles pourries, janvier.
Autrefois vivait ici une famille, avec un chien qui fonçait au-dessus des grilles du radiateur quand il apercevait un chat dans le jardin, avec le ronflement du poêle ou le soupir d’une petite bouteille de bière que l’on ouvrait. Dans ma tête, j’entends mes parents discuter après l’annonce de nouvelles graves par le présentateur du journal télévisé, j’entends mon frère qui fait une plaisanterie et éclate de rire en dialecte, parce qu’à l’époque, même les rires avaient une sonorité plus grasse. Mais ici à présent, on n’entend même plus la voix de ma mère, la dernière habitante de cette chaleureuse maisonnée.
Je vais dans ma chambre d’enfant et j’ouvre les deux armoires. Je sais qu’elles ne contiennent plus grand-chose : une chemise que je ne porte plus, un petit tapis que j’ai réalisé en macramé autrefois, des cours de préhistoire, de sciences de la Terre, de philosophie.
Dans le tiroir du bas, je le trouve : le globe terrestre en plastique qu’on m’a offert quand j’étais petit. Je devais avoir sept ou huit ans lorsque j’ai tenu pour la première fois entre mes mains cette pure magie. Pendant des heures, allongé sur le tapis marron orangé, je l’ai regardé, le pouce sur l’interrupteur. Lumière éteinte : océans, rivières et chaînes de montagnes. Teintes bleues à bleu foncé en mer et vert foncé à orange vif pour la surface émergée. Lumière allumée : oh, miracle de la technique ! La subdivision étatique du monde ! Chaque pays d’une couleur différente. Le Brésil en jaune, l’Argentine en rouge, le Chili en vert. L’Europe occidentale était une mosaïque compacte de couleurs et de lettres. En Belgique et aux Pays-Bas, les villes devaient jouer des coudes pour que figurent leurs noms. Rotterdam se frottait à Anvers, Amersfoort et Amiens. Ailleurs aussi, elles devaient se serrer. Lyon était collé à Genève, Hambourg à Brême. Même Bruges était mentionnée, la ville à laquelle appartenait officiellement notre commune rurale. Lumière éteinte : les Alpes, l’Himalaya, la plaine du Gange. Lumière allumée : Tokyo, Kyoto, Osaka. Lumière éteinte : occiput bleu foncé de l’océan Pacifique, aux minuscules taches de rousseur indéchiffrables qui s’avèrent être, lumière allumée, la Polynésie française.
Tout semblait si bien organisé. Il y avait le monde et il y avait la Terre. Le monde, c’était lumière allumée : les nuances de couleurs claires des frontières et des peuples et des capitales et des autoroutes. La Terre, c’était lumière éteinte : la masse sombre des continents, des courants marins, des montagnes, des toundras, des taïgas, des forêts équatoriales et des pôles. Voilà la solution que nous avions trouvée. Voilà comment les choses se présentaient et il en serait toujours ainsi. La Terre était la matière brute, grossière, qui pour être administrée était subdivisée en pays. Ceux-ci formaient ensemble un puzzle bariolé de deux cents pièces espacées par beaucoup de bleu. La Terre était physique, le monde, politique. “Subdivision étatique”, rien que le terme ! L’étatique, la politique donc, n’a visiblement commencé qu’au moment où il a été question de subdivision. D’abord diviser, puis régner.
Je vais m’asseoir au bord du lit et branche le globe. La lampe fonctionne toujours ! Les indications ne sont plus tout à fait à jour. La Yougoslavie et la Tchécoslovaquie n’existent plus. La Haute-Volta, la Birmanie et le Zaïre portent d’autres noms. L’Érythrée et le Soudan du Sud n’ont pas encore vu le jour. Tôt ou tard, les cartes sont en retard sur les faits, on n’y peut pas grand-chose. Mais c’est la distinction entre le jour et la nuit qui me dérange, entre le monde et la Terre. Avant, j’utilisais ces mots indifféremment : ils voulaient dire plus ou moins la même chose, non ? Mais ces dernières années, j’en suis venu à hésiter. Pourquoi tant de langues occidentales ont-elles deux mots distincts ? The world and the earth. Die Welt und die Erde. El mundo y la tierra. De wereld en de aarde. Manifestement, il existe une différence, que nous avons oubliée.
La Terre est plus que le monde, plus que la somme des pays. La Terre est ce système complexe de processus physiques, chimiques et biologiques sur le sol, en mer, dans la glace et dans l’air où la vie a pu naître ; la Terre est cette histoire de cycles naturels en surface et de processus géologiques dans les profondeurs du sous-sol qui sont si caractéristiques de notre planète. Quand on confond le monde et la Terre, on risque de donner trop d’ampleur à l’être humain (lumière allumée !), d’en faire le centre et le point de repère lumineux de toute la Terre physique (lumière éteinte). Pire encore : quand on ne voit que le monde, on en oublie la Terre.
Peut-être est-ce la tragédie de ce siècle réfractaire : nous sommes tellement aveuglés par la lumière vive projetée par le monde des humains que nous perdons de vue la Terre. Pourtant, plus que tous les conflits et les bouleversements géopolitiques récents, les défis planétaires auxquels nous sommes actuellement confrontés constituent le plus grand problème à la fois de sécurité et de santé*, 1. Les lois de la nature n’ont que faire de nos querelles mutuelles.
La question se pose de savoir comment nous pouvons réattribuer à la Terre une place centrale. La Terre s’est déjà elle-même replacée au centre sans qu’on le lui demande. Qui aurait pu penser que le monde de l’activité humaine se dissocierait totalement de la Terre physique, porteuse, et que, ces dernières années, des événements de plus en plus fréquents et violents rappelleraient au monde qu’ils sont, lui et elle, étroitement imbriqués. Qu’il ne peut y avoir de politique mondiale sans politique de la Terre, même si celle-ci n’en est qu’à ses balbutiements. La question n’est donc pas de savoir comment réattribuer à la Terre la place centrale, mais comment réfléchir au monde si nous prenons de nouveau conscience que c’est bel et bien la Terre qui le porte.
Assis au bord du lit, j’éteins la petite lampe. La Terre tourne lentement autour de son axe. À l’hôpital, ma mère attend.
Le monde et la terre.
Reybrouck, David van.
Actes Sud, 2025.

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