Un petit mot peut briser les os.
Proverbe Russe.

Alors là, pas d’accord! Il est un peu facile d’invoquer l’atavisme, de remonter à Attila ou de faire porter aux Ostrogoths le chapeau de nos turpitudes. Si vous êtes honnête, rappelez-vous l’excitation de vos jeunes années, quand vous écrasiez le château de sable d’une autre petite peste. La bêtise à présent vous révolte, en particulier celle des casseurs en cagoule et des incendiaires de la Saint-Sylvestre. En même temps, le dynamitage d’une barre HLM s’effondrant dans un nuage de poussière nous scotche tous à l’écran. L’homme est une drôle d’espèce, qui prend son pied à saccager l’œuvre de l’homme.

Vous trouvez qu’on exagère? Ce ne sont pas les bouddhas de Bâmiyân détruits par les talibans, mais quand même : à l’été 2008, les suites du Royal Monceau, célèbre palace parisien, étaient envahies par des hordes barbares. Des Huns avenue Hoche! Ce soir-là, plus de mille VIP, conviés à un « sac avant rénovation », avaient enfilé d’impeccables salopettes siglées Demolition Party, empoigné chacun une masse et étaient montés dans les étages défoncer les cloisons, exploser les portes, saloper la moquette blanche. De la joie à l’état « brute». Ou, selon le concept alors affiché, « un happening festif et féroce ». Qui eût dit que la passion de la casse rapprocherait un jour les trublions des cités et les friqués des beaux quartiers? À l’assaut de la fracture sociale, tous unis, détruisons …

Plus récemment, tout le monde fut convié à suivre en direct, sur Dailymotion, la destruction de la tour Paris 13. Joie de voir avec quel appétit les bulldozers croquaient la façade et les étages!
La bonne nouvelle, c’est que ni le jet-setter blasé ni la caillera désœuvrée n’a l’exclusivité de ce genre de plaisir. Tout le monde peut ouvrir son petit chantier de démolition sans sponsor ni attaché de presse, sans même avoir à se salir les mains. Plus redoutable que le geste qui défonce, le verbe qui empoisonne. Le cerveau est, en effet, un organe si vulnérable qu’une brève réplique, injectée au bon endroit au bon moment, agit comme le venin du cobra.

• À votre conjoint(e), sur la route des vacances : « Au fait, tu as bien fermé la porte à clé?» (ou coupé le gaz, débranché le fer, vidé la poubelle … ).
• Au collègue qui vient de pondre un rapport dont il est assez fier : « C’est bien écrit, mais il ne faudrait pas que tu donnes l’impression d’enfoncer des portes ouvertes. )}
• À une amie: «Tu m’as dit qu’il était en séminaire, Louis? [ … ] Non, rien. J’ai dû me tromper. »
• Au copain qui part s’installer à la campagne : « Moi, ce qui m’inquiéterait, dans une maison isolée, ce sont les cambrioleurs. »
• Au candidat qui va vous succéder devant l’inspecteur du permis de conduire : « Eh bé … Hou là là … Bon courage! »
• À l’amie qui vous montre sa nouvelle robe: « Elle est superbe, mais … dis-moi, tu es sûre que c’est ta taille? »
• En sortant du cinéma, assez fort pour être entendu de ceux qui font la queue sur le trottoir: « J’avais pourtant lu de bonnes critiques … mais franchement, là … » Le tout assorti d’une mine navrée.

Ce qu’il y a de bien, c’est que, une fois inoculé, le doute fait son chemin tout seul et détruit posément. Trop cool.

Maintenant, à vous de jouer. À condition d’être un peu sadique, vous trouverez chaque jour mille certitudes à dézinguer, mille rêves à pulvériser. Ce n’est pas joli-joli, c’est même assez honteux, mais nous ne pouvions taire cette basse satisfaction. Si les dégâts sont à l’intérieur, leur effet cocasse s’inscrit sur le visage de la victime : de la stupeur incrédule à l’indifférence feinte, la gamme des réactions est infinie, au ravissement de l’entomologiste qui est en nous.

Faut-il préciser que nous parlons d’une cruauté que nous ne connaissons que par ouï-dire? Parole d’honneur, nous n’avons jamais cassé le moindre Vélib’, distraction à la mode à Paris. Tout petits, nous ne shootions pas dans le château de sable du marmot d’à côté. Devenus grands, nous nous efforçons de faire le bien autour de nous. Démolir n’est vraiment pas notre truc, croyez-le.
Faute de vous convaincre, comme disait Harry Truman, nous pouvons au moins semer le doute dans votre esprit.

Inventaire des petits plaisirs honteux mais utiles.
Bernard Lalanne, Charles Haquet.
J’ai Lu, 2014.

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