Extraits philosophiques

Conformisme

En deçà de ces deux scènes, je voudrais retrouver et définir un conformisme moins spectaculaire, moins provoqué, le conformisme immédiat, spontané, « naturel », le conformisme (différent à la fois du mimétisme[4] et du grégarisme[5]) de ceux, ou de nous tous plutôt qui accomplissons ceci ou cela en arguant du seul fait, quand on nous interroge, que précisément tout le monde – on devrait même ajouter : et depuis si longtemps –, tous les autres font la même chose.
Tout le monde et les gens en général. « Mais enfin, pourquoi posez-vous la question ? Vous voyez bien, ce que je fais c’est ce que font tous les autres ! » Ces autres qui ne sont surtout personne en particulier, et que je représente moi-même pour chacun qui n’est pas moi, ces « autres » qui ne sont personne et sont en même temps chacun pour autant qu’il n’est pas lui-même mais tous, ces autres c’est une épaisseur fantomatique, irréductible aux pronoms personnels (ni je, ni tu, ni il, ni vous…), en dehors même donc du système qui distribue, sépare, regroupe, isole les personnes. À la fois abstrait dans sa généralité mais au cœur concret des décisions de chacun, c’est le règne du « on », anonyme et prégnant. Le génie grammatical (et, comme dit Nietzsche, toute grammaire est une métaphysique) manifeste que ce « on » est un « nous » qui se conjugue comme un « il », inclut simultanément le « tu » et le « vous », absorbe le « je ». Simultanément et indéfectiblement tout le monde et personne. Ce « on » impersonnel, planant par-dessus le système des pronoms personnels comme un brouillard diffus, possède pourtant une consistance. Il dessine une surface d’objectivité.
Objectivité du « on ». La sociologie n’existerait pas comme science sans la solidité objective, l’épaisseur existentielle du conformisme. Que risque-t-on vraiment à se balader en se mettant une paire de sandales en guise de boutons de manchette ? À chacun sa fantaisie. Une amende ? Non, ce n’est pas interdit par la loi. Mais celui qui tentera de lancer cette mode vestimentaire sera sur-le-champ et massivement sanctionné par le couperet du regard des autres. Le châtiment sera sans appel, sous la forme de mines effarées, airs consternés, tout ce qui respire enfin la grande, l’étouffante condamnation sociale, où la société s’avère être bien autre chose qu’un rassemblement d’individus autour d’intérêts communs.
La société, c’est un système de jugements. C’est le moment où Durkheim dépasse le naturalisme grec, le contractualisme classique, le radicalisme anglais. Non, la société, ce n’est pas seulement une grande famille, une communauté naturelle, le résultat d’agrégats progressifs et spontanés d’entraide… Ce n’est pas non plus le produit d’un pacte fondateur entre des sujets politiques responsables. Ce n’est pas seulement encore un rassemblement calculé d’intérêts bien compris, la cohésion rationnelle des utilités. La société, le « social » ce sont surtout, d’abord et avant tout, des désirs standardisés, des comportements uniformes, des destins figés, des représentations communes, des trajets calculables, des identités assignables, compressées, normalisées. Des normes pour rendre chacun calculable, conforme et donc prévisible. Sujet socialisé, individu intégré, personne « normale », homo socius… Il faut passer gagnant le contrôle des identités calibrées, parvenir à être celui qui est comme les autres : gris clair.
Ce conformisme, celui déjà des sociétés de production de masse, des normes comportementales, ne doit pas faire oublier un conformisme plus ancien, celui des mœurs, des traditions et des rites. On n’a pas attendu la révolution industrielle pour que la société impose des modes de vie, des attitudes, des pratiques. Dans le conformisme de tradition, on se conduit comme l’exige la coutume, on suit les règles d’usage. Dans ses conférences sur Le Savant et le Politique, Max Weber évoque l’autorité de l’éternel hier. Pourquoi changer ? Tout le monde a toujours fait ainsi. Inertie des habitudes, acceptation des conventions, respect de traditions vénérables. « Ici, on fait comme ça. »

Désobéir.
Frédéric Gros.
Albin Michel, 2017.

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