Extraits philosophiques

Adichat

Bien sûr, les ethnologues se bercent volontiers de l’illusion qu’ils n’ont pas d’ethnologie eux-mêmes, qu’on n’a point à les étudier, qu’ils ne sont pas des objets comme les autres. Les dominants croient de même que la société qu’ils commandent vit dans un paradis de paix. Aurai-je simplement, par seul effet d’études, gravi des degrés de dominance ? Peut-être. Mais il reste qu’un voyageur aux USA ne peut rien acheter qu’il ne connaisse déjà dans son pays d’origine, que nous n’avons plus rien à raconter, que les différences culturelles se réduisent, ravagées par une vague qui commence dans les années cinquante, en effet, pour gagner en hauteur et se propager en tous lieux, ici comme dans mon pays. Bientôt le monde en son entier n’aura plus d’ethnologie.

Si donc je retrouvais ces différences, même changées en d’autres originalités, je reviendrais avec bonheur, en essayant de me réadapter. Mais, à ne lire que de l’anglais sur les murs, comme ailleurs dans le monde – mon pays a-t-il sauté du gascon à l’anglais sans passer par le français, renouant brusquement avec les temps d’avant Jeanne d’Arc ? –, à m’égarer dans des banlieues bétonnées bordant des autoroutes assez larges pour masquer le paysage, à entendre des gens répéter la télé d’hier soir, que ferais-je ici plutôt qu’ailleurs et, d’ailleurs, là-bas mieux qu’ici ? Nous allons par la monotonie. Coca-Cola cache aussi les déserts d’Arabie et les horizons d’Himalaya.
Un centre monstrueux dragua-t-il tous les créatifs qui, anciennement, ornaient leurs lieux de différences, pour les faire travailler ensemble, en les énucléant, à tout écraser de cette uniformité morne ? Elle diffère certes, mais de tout ce qui précédait, si chatoyant et varié, si étranger, aussi, que le voyage faisait peur. Et pourtant mon pays se signale, au milieu de tous les autres, comme l’un de ceux qui, privés de tourisme, d’industrie et d’axe majeur de passage, ont moins subi que ces autres les ravages de cette dédifférenciation. Que se passerait-il en moi si, né dans le sud-est de la France, je ne pouvais trouver de restes, parmi le désert humain et paysager, que Tartarin et Manon des sources, et dans les biblio- ou cinémathèques ? De quel pays perdu Giono parle-t-il ? J’ai longuement marché à pied l’hiver, parmi ruines de fermes et champs dévastés, sans retrouver trace paysanne ou culturelle dans des lieux que l’on doit, désormais, creuser pour y découvrir les restes saccagés de deux Antiquités, celle des Romains et celle de ces écrivains. Oui, j’aurai vécu assez pour avoir franchi cette étape décisive au-delà de laquelle tout devient incompréhensible

Michel Serres.
Adichat !
Le Pommier, 2020.

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