La fraternité comme sacré

Dans les mois et les années qui viennent, chacun d’entre nous sera placé devant ce que j’appelle la décision de fraternité. Un choix très simple: la pulsion de rejet et d’exclusion, ou la volonté de rassemblement, de réconciliation. C’est une décision à prendre sur le plan personnel et collectif. Elle concerne chaque conscience, chaque citoyen, chaque leader politique, chaque courant d’idées, chaque «communauté». Il est rare qu’une nation entière ait ainsi l’opportunité de faire un tel choix d’elle-même. C’est le signe même d’un moment historique.
Cela vaut aussi bien pour les athées que les croyants, aussi bien pour les juifs, les chrétiens, que les musulmans, aussi bien pour les Français « de souche» que pour les immigrés de fraîche ou longue date. Chacun va devoir choisir entre la fraternité universelle ou le repli sur soi, la grande famille humaine ou la petite tribu identitaire. Soit je continue de dire «c’est mon frère », «c’est ma sœur» en parlant exclusivement de ceux qui ont la même origine, la même croyance ou le même compte en banque que moi, et je rate la marche de ce qui est en train de se passer maintenant en France. Soit je suis capable de mettre mes propres pas dans le sens de l’histoire, et je marche alors avec tous ceux qui veulent aujourd’hui s’engager pour faire exister concrètement, réellement, quotidiennement’ la fraternité la plus large. Du côté de tous ceux qui ont compris que la fraternité universelle est la valeur qui a le plus de valeur.

La fraternité est restée pendant trop longtemps la grande oubliée de notre devise républicaine. Or, elle en est le cœur secret: sans elle, la liberté et l’égalité sont un idéal vide, parce que si je ne perçois pas l’autre comme mon frère, que m’importe en réalité son droit à la liberté, et en quel sens abstrait serait-il mon égal?

Des trois sœurs, c’est elle qui a le plus de génie ! Voilà pourquoi il faut renverser l’ordre de notre devise, la faire passer en premier : «Fraternité, liberté, égalité.» Car elle seule peut empêcher efficacement la liberté de basculer dans l’individualisme. Elle seule peut empêcher efficacement l’égalité de basculer dans l’affrontement entre ceux qui estiment avoir les mêmes droits. Si l’on ne veut pas que s’installe la guerre des libertés et le conflit des égaux, il faut nécessairement qu’ils aient appris d’abord à se considérer comme frères. Il faut qu’ils aient été éduqués à se soucier de la liberté et de l’égalité de l’autre, et de ce souci pour autrui, seul un frère est pleinement capable. Sans expérience de proximité, sans relation d’estime, sans cette amitié sociale dont Aristote déjà faisait la clé de la justice dans la Cité, le maintien de notre liberté et notre égalité ne pourront compter que sur les lois et la police, jamais sur nos cœurs.

Comment se battre pour la liberté de l’autre, comment prendre à cœur l’égalité de tous, si l’on n’a pas appris à aimer au-delà du cercle de sa famille et de ses amis? Il n’y a pas d’engagement social et politique sans amour ni tendresse pour l’humanité. Comment donc s’engager vraiment sans cultiver en soi la capacité de s’intéresser à autrui? Certes, pas à « tout le monde» mais au moins un peu plus à chacun de ceux que l’on croise dans sa vie? Si l’on a laissé l’autre devenir une abstraction, s’il est resté un inconnu? Si l’on n’a même pas eu l’occasion de rencontrer cet autre – l’étranger, le différent – parce qu’il vit ailleurs ou dans un ghetto?

Abdennour Bidar.
Plaidoyer pour la fraternité.
Albin Michel, 2017.

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