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LES INTERPRÉTATIONS DE MAI 68

Les débats inaugurés par la Pensée 68, dont j’ai tenté de vous donner quelques clés et un exemple à travers l’ Histoire de la folie, renvoient bien entendu à la grande question des interprétations du mouvement de Mai.
En guise de conclusion, j’en évoquerai deux, à vrai dire les deux principales. La première, c’est tout simplement l’auto-interprétation, celle qu’ont produite les acteurs eux-mêmes. Elle présente Mai 68 comme un mouvement authentiquement anticapitaliste qui aurait malheureusement échoué. Pourquoi cet échec? On ne sait pas trop : le grand capital était-il trop puissant, la gauche pas suffisamment organisée, l’extrême gauche trahie par les social-traîtres, les chars du général de Gaulle stationnés autour de Paris trop impressionnants? On peut toujours invoquer mille raisons, on sent bien qu’elles ne sont pas très convaincantes.
La deuxième interprétation, je ne ferai ici que la suggérer, mais tenterai de l’approfondir ultérieurement, en même temps que je vous parlerai du deuxième humanisme. S’écartant du point de vue des acteurs, elle inscrit Mai 68 dans la longue durée, à l’intérieur de cet ample mouvement de déconstruction des valeurs traditionnelles qui a caractérisé le xxe siècle et qui commence, à vrai dire, dès le milieu du XIXe siècle, avec l’invention d’un nouvel idéal de vie: la vie de bohème, en rupture avec le monde bourgeois, les valeurs traditionnelles et les conventions sociales. Pour l’essentiel, le xxe siècle sera un siècle de déconstruction de toutes les traditions – de la figuration en peinture, de la tonalité en musique, des règles « classiques» de la littérature, de la danse, du théâtre et même du cinéma, avec la Nouvelle vague. La vérité de ce siècle si étrange, si peu semblable aux autres, c’est que cette déconstruction, qui fut en apparence animée par des jeunes gens plutôt de gauche, en tout cas utopistes, révolutionnaires, anarchistes et contestataires, eut pour moteur profond et puissant l’avènement du capitalisme moderne, c’est-à-dire de la mondialisation libérale.

« Sous les pavés de 1968, il n’y avait pas la plage, mais la mondialisation libérale. »

Pour le dire d’une phrase, il fallait que les valeurs traditionnelles, celles de nos grands-parents ou de nos arrière-grands-parents, fussent déconstruites (par des jeunes gens de gauche, révolutionnaires, utopistes, bohèmes et soixante-huitards) pour que nous – et surtout nos enfants -, puissions entrer dans l’ère de l’hyperconsommation de masse sans laquelle le capitalisme mondialisé ne pouvait pas s’épanouir. Si nos enfants avaient les mêmes valeurs que nos grands-parents, ils n’achèteraient pas trois téléphones portables par an ou l’équivalent en jeux vidéo! Marcuse lui-même avait d’ailleurs, à ce propos, parlé de « désublimation

répressive », signifiant par-là que la déconstruction risquait de livrer les individus pieds et poings liés à la logique de la consommation addictive. En effet, plus on a des valeurs culturelles, morales et spirituelles fortes et stables, moins on éprouve le besoin de mettre les enfants à l’arrière de la voiture le samedi après-midi pour aller acheter des gadgets inutiles au supermarché du coin. Rien ne freine autant la consommation que ce que Freud appelait la «sublimation », c’est-à-dire, au fond, les valeurs traditionnelles. Après la liquidation des valeurs traditionnelles, nos soixante-huitards ont commencé à prendre plus ou moins conscience, comme après une sévère cuite, que sous les pavés il n’y avait pas la plage, mais la formidable montée en puissance de la mondialisation libérale qui poussait telle une racine de glycine capable de soulever des tonnes de béton. Les malheureux se rendirent compte, les uns avec honnêteté, en faisant leur mea culpa, les autres avec orgueil, sans vouloir l’avouer, qu’ils avaient été les cocus de l’histoire, qu’ils avaient servi la soupe aux bourgeois et finalement été le bras armé de l’épanouissement de ce capitalisme moderne qu’ils prétendaient détester. Jamais la formule de Marx ne s’est aussi bien appliquée qu’à Mai 68 : «Les hommes font leur histoire sans savoir l’histoire qu’ils font. » Marx avait évidemment raison sur un point crucial : le capitalisme, c’est la révolution permanente, la déconstruction tous azimuts puisqu’il repose, compétition et benchmarking obligent, sur la logique de l’innovation perpétuelle, donc de la rupture non moins perpétuelle avec la tradition.
De là le fait que la plupart de nos soixante-huitards se sont assez aisément reconvertis dans ce qui marche le mieux au sein du capitalisme mondialisé – le cinéma, la publicité, la presse, l’entreprise ou, tout simplement, le Medef.

Il n’y a pas seulement là une ironie de l’Histoire, mais, plus profondément, une réelle vérité de l’Histoire. Mai 68 n’a en effet engendré aucune révolution, ni économique, ni politique, ni marxiste, ni tocquevillienne. Le système capitaliste est plus arrogant que jamais et la Constitution de 1958, à deux virgules près, n’a pas bougé. En revanche, Mai 68 a bel et bien été une révolution sociétale comme rarement dans l’histoire de l’humanité et, nul doute sur ce point, la déconstruction a changé la donne sur le plan des mœurs dans de nombreuses sphères de la société civile. Là est sans nul doute l’effet principal du mouvement de Mai, ce mouvement qui permit à la Pensée 68 de devenir une véritable mode intellectuelle aux États-Unis, c’est-à-dire, comme chacun sait, au pays du capitalisme triomphant.

La pensée 68 et l’ère du soupçon.
Luc Ferry.
Flammarion, 2013.

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