Extraits philosophiques

Humour et philosophie

Plus on analyse le mécanisme de l’histoire drôle, plus on est forcé d’y admettre une implacable logique.
Quelques exemples supplémentaires :
« Comment t’appelles-tu ?
— Amélie, sans P.
— Mais il n’y pas de P dans Amélie !
— C’est bien ce que je dis. »

« J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer.
— Ah bravo, alors c’est un garçon ou une fille ?
— Oui. »

« Je t’aime, je t’aime, je t’aime… Et toi ?
— Oh oui, je m’aime aussi. »

« Ferme la porte, il fait froid dehors.
— Mais si je ferme la porte, il fera toujours aussi froid dehors ! »

« Vous préférez du vin blanc ou du vin rouge?
— Cela n’a pas d’importance, je suis aveugle. »
Plus fort encore (mais plus long cette fois) :
Deux amis vont au restaurant et commandent tous deux un steak. Le serveur arrive avec un plat de viande où un morceau est nettement plus petit que l’autre. Un des convives prend les couverts et se sert la plus grande part. L’autre montre un peu d’agacement.
« Et alors. Qu’est-ce que tu aurais fait à ma place ? dit le premier.
— Je crois que je t’aurais proposé la plus grande, répond l’autre.
— Eh bien c’est celle que j’ai. Pourquoi râles-tu ? »
Logique implacable à nouveau, car dans le cas peu probable où le deuxième aurait répondu « J’aurais pris la plus grande », le premier aurait beau jeu de lui rétorquer :
« Eh bien, c’est exactement ce que j’ai fait. Où est le problème ? »
Où est le problème ? C’est la question qu’on se pose avec l’histoire suivante qui donne le tournis.
Un mari reçoit de son épouse deux cravates pour son anniversaire. Le lendemain, bien évidemment, il en met une des deux.
« J’étais sûre que tu n’aimerais pas l’autre », lui lance alors sa femme irritée…
Cette dernière histoire est racontée par Paul Watzlawick, un des membres les plus connus de l’école dite de Palo Alto où un groupe de psychothérapeutes s’est interrogé sur les souffrances qui peuvent apparaître dans les relations humaines. Ils ont mis en évidence l’importance du paradoxe et le mal qu’il peut provoquer.
Cette autre version du paradoxe des cravates est tout aussi efficace. Le mari qui n’a aucune envie d’aller à une soirée chez de vagues amis décide néanmoins d’y aller pour faire plaisir à sa femme, et même d’afficher une certaine bonne humeur. Sur la route du retour, il se voit alors gratifier d’un « Tu vois que tu t’es quand même bien amusé ! ».
Paradoxe, quand tu nous tiens !
C’est plus particulièrement le cas du « double lien » que l’école de Palo Alto a étudié. Dans des impératifs comme « Sois spontané » ou « Sois créatif », il y a un ordre d’une liberté souhaitée qui est en contradiction avec l’idée même d’ordre. Tout le travail de Palo Alto consiste à séparer les deux types de changements, celui de la réalité et celui de la perception, car on ne résout pas un paradoxe, on le recadre en se créant une nouvelle représentation de la réalité. Ceci nous permet, bien sûr, de raconter une nouvelle histoire.
Au milieu d’un parc naturel africain, un touriste a eu l’imprudence de sortir du village protégé où il était supposé passer la nuit. Voilà qu’un lion surgit et lui court après tout autour du village.
« Rentre vite à l’intérieur, lui crie un ami.
— Ne t’inquiète pas, lui répond l’imprudent. Le danger est plus apparent que réel, j’ai un tour d’avance. »
Nous retrouverons l’idée du « double lien » plus loin dans le texte quand nous examinerons le rôle du conteur.
Mais avant de passer au chapitre suivant, une petite dernière, tout aussi logique :
On demande à un polytechnicien comment faire bouillir de l’eau à l’aide d’une casserole.
« On la remplit d’eau, on chauffe et on attend.
— Et si elle est remplie ?
— On la vide et on retourne au cas précédent. »

Luc de Brabandere.
Petite philosophie des histoires drôles.
Eyrolles, 2007.

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