Extraits philosophiques

Ralentir

Gagner du temps, c’est en perdre la saveur

Nous avons tous été un de ces bébés poussant son premier cri. Nous avons tous un jour accueilli l’existence à pleins poumons, nus de devoirs et d’a priori, l’esprit vierge de questions ou d’interdits. Nous avons débarqué là, sans avoir la moindre idée du champ de nos possibles.
Il faut dire que des yeux tout juste ouverts sur le monde ne cherchent ni de conduite à avoir ni de destin à accomplir. La quête de soi parmi les autres n’a pas encore commencé. L’horloge de la conscience n’a pas encore entamé son compte à rebours. Les jours peuvent donc tranquillement s’écouler sans prendre en considération les impératifs d’un calendrier. Le nouveau-né évolue ainsi à son rythme et prend le temps nécessaire à l’éveil de ses sens. Ildécouvre la vie à travers les plaisirs que procure le présent. Un peu comme un peintre qui trait après trait, couleur après relief, du bout d’un pinceau appliqué et serein, fait naître son œuvre. Pour lui comme pour l’enfant, rien ne presse le dessein. L’urgence n’a pas son mot à dire lorsqu’il s’agit de profiter. La vie devrait normalement être ainsi faite : douce, lente et intense à la fois.

Mais l’âge où l’on est autorisé à être sans obligation de faire ne dure qu’un temps. Arrive celui des premiers pas dans un autre univers, dans une autre réalité, là où l’individu rejoint le collectif. C’est là que l’enfant découvre les lois du chronomètre. Vite, un bus à attraper pour ne pas être en retard à l’école! Vite, des devoirs à faire et une douche à prendre avant d’aller au lit! Vite, des vêtements à enfiler pour que maman gagne du temps!
Il est clair que pour le petit que les grands hâtent, les «Dépêche-toi! » si souvent répétés peuvent sembler nébuleux. Après tout, c’est vrai: pourquoi courir après un bus lorsqu’on sait que l’école ne va pas disparaître? À quoi bon se soumettre au tic-tac quand on a l’éternité devant soi? À ce stade de l’existence, la règle du « aller vite» n’a, en apparence, pas vraiment de sens. Mais l’enfant obéit. Il s’y plie pour emboîter le rythme des autres. Il apprend à faire passer l’urgence de faire avant l’envie d’être parce que la société à laquelle il appartient fonctionne ainsi. Elle félicite la promptitude et blâme la lenteur. Elle préfère la rapidité à la saveur de l’instant.
Formaté à tenir la cadence, le petit être grandit en oubliant ainsi son rythme au profit de celui des autres. En devenant adulte à son tour, il entame un autre chapitre de son histoire: celui de la course folle dans laquelle l’humanité perd aujourd’hui son souffle.
Ily a d’un côté l’urgence que l’on choisit; celle guidée par l’irrépressible besoin de ne pas perdre son temps sous prétexte que le temps perdu l’est définitivement. De l’autre, il y a l’urgence que l’on subit; celle qu’impose la société moderne avec sa surenchère constante de rendements, de performances et d’obligations. Coincé entre les deux, le sablier de la vie ne peut qu’oppresser la conscience. Et la conscience de soulever une question: faisons-nous bon usage du temps qui nous est imparti? Ou, plus exactement, savons-nous conjuguer le plaisir de la durée et du moment présent avec les diktats de l’horloge? Chercher à y répondre revient à se demander qui, de l’individu ou du monde qui l’entoure, a laissé le champ libre à la famine temporelle. Chercher à y répondre, c’est réussir à s’extirper du marathon que nous effectuons chaque jour dans une roue de hamster. C’est décider de ralentir, mais sans se désynchroniser pour autant. La quête consiste à poursuivre sa route en direction de l’essentiel sans craindre de passer à côté de soi-même.

Philosophes, sociologues et médecins s’accordent à le dire : plus l’humanité cherche à gagner du temps, plus l’individu perd le fil de sa vie. Courir après sa montre à s’en rendre malade, c’est perdre la qualité au profit de la quantité. C’est priver aussi son corps et sa tête du repos nécessaire par crainte de perdre inutilement son temps.
Reste à savoir échapper à l’urgence.
À apprendre à ralentir en prenant le temps de changer.

L’art de ralentir.
Véronique Aïache.
Flammarion, 2018.

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