HASSAN LE PORTEFAIX

Hassan est portefaix. Il est tous les jours, dès l’aube, devant le marché central d’Istanbul. Il n’a que son dos, ses sangles et son énorme panier à louer.
Un jour, il est là à attendre, et voilà une femme, un bébé sur le bras, qui s’approche de lui. Elle est bien portante et toute vêtue de noir. Elle vient d’acheter une quantité incroyable de fruits et de légumes. Elle lui demande de porter ses provisions à la grande mosquée de la ville. Il charge, il sangle et, quand il est prêt, elle lui colle le bébé dans les bras et se met en marche. Hassan ne sait pas comment on fait pour porter un nouveau-né. Il fait du mieux qu’il peut et suit la femme. Elle fend la foule et marche rapidement. Chargé comme il est, Hassan a du mal à suivre.
Il se fraye difficilement un chemin à travers la foule dense des rues quand, soudain, on lui frappe sur l’épaule. C’est son cousin du village qu’il n’a pas vu depuis deux ans. Ils échangent des nouvelles et, quand le cousin est parti, Hassan le portefaix a perdu de vue la femme.

Il la cherche du regard, elle a bel et bien disparu. Il se souvient: la femme a dit « la grande mosquée ». Il prend donc la direction de la grande mosquée quand le bébé se met à pleurer. Hassan ne sait que faire, il n’a jamais pris soin d’un tout-petit. Il berce et secoue tout en marchant.

Il arrive enfin dans la cour intérieure de la mosquée, le petit pleure de plus en plus fort. Hassan regarde partout, se renseigne. Nul n’a vu une femme ronde et vêtue de noir. Le bébé n’arrête pas de pleurer. Un homme est assis à côté de la fontaine des ablutions. Il semble faire partie des murs. Hassan l’interroge et lui raconte ses soucis.

L’homme lui dit :
– Pose ton panier, mon fils. J’y veillerai. Quant au marmot,je connais un bon moyen de t’en débarrasser. Je passe mes journées ici et j’observe tout ce qui s ‘y passe. Hier une femme a posé un bébé sur la dalle en marbre là-bas et une vieille est venue le récupérer. Pose le petit sur la dalle et la vieille reviendra. Elle prendra le petit et tu en seras débarrassé.

Hassan est soulagé. Il pose le petit qui pleure encore sur la dalle et s’accroupit derrière une colonne pour observer la suite des événements. Il attend depuis un moment quand un coup de bâton s’abat sur lui. Il bondit sur ses pieds et il a devant lui une vieille qui tient un bébé sur un bras et un gros bâton dans la main :
– C’est donc toi qui abandonnes tes enfants ici ! Reprends le petit dernier et voici celui que tu as laissé hier !
La vieille lui colle les deux bébés dans les bras et disparaît.
Hassan a un bébé qui braille sur chaque bras maintenant. Heureusement qu’il a deux bras !
Il erre dans la ville, espérant retrouver au moins la mère du premier. Les enfants hurlent à qui mieux mieux. Désespéré, il s’assied sur le bord d’un trottoir et se met à pleurer lui aussi.
Une femme toute ridée s’approche de lui :
– Quelle honte pour un homme jeune et fort comme toi de pleurer ainsi quand il a deux si beaux enfants !
Hassan lui raconte sa mésaventure et la femme ridée a une idée de génie :
– Mon fils, les bébés c’est une affaire de femmes – il Y en a encore qui pensent comme ça ! Va sonner à la porte du hammam, quand la tenancière va ouvrir, tu lui donnes les deux marmots et tu lui dis : « Ma patronne arrive derrière moi, je vous laisse ses enfants. » Elle les prendra et toi tu disparaîtras.
Hassan la remercie de tout son cœur. Il va au hammam et frappe à la porte. La tenancière lui ouvre, il dit :
– Ma patronne arrive, elle est derrière, je vous laisse ses petits.
La matrone lui répond: – Attends, j’arrive !

Elle referme la porte et revient quelques secondes plus tard avec un bébé dans les bras :
– Tu m’as déjà fait le coup hier, reprends celui-ci!
Elle colle un troisième marmot dans les bras du portefaix et lui claque la porte au nez.
Hassan est bien embêté, deux bras pour trois bébés qui pleurent à l’unisson …
Il erre dans la ville encore et encore quand une patrouille de gendarmes lui tombe dessus.

La femme, la mère du premier petit, avait porté plainte pour l’enlèvement de son enfant. Les gendarmes étaient à la recherche d’un suspect, portefaix, avec un bébé et les voilà devant un homme qui en porte trois !

Hassan est emmené au commissariat où il raconte son histoire. Les gendarmes rient aux larmes. Le responsable lui donne alors un conseil : – Le padichah est malade. Il a perdu goût à la vie. Va chez lui et raconte-lui ton histoire, cela lui fera le plus grand bien.

Hassan va au palais. Il se présente devant le padichah qui broie du noir. Les trois petits crient à qui mieux mieux. Il raconte son histoire au padichah qui rit pour la première fois depuis trois ans. Celui-ci avait perdu sa joie de vivre car il désirait plus que tout au monde avoir un fils et il n’en avait pas. Il rit beaucoup mais il ne supporte plus les pleurs des bébés. Il demande à ses gardes de les emmener dans les appartements des femmes et bénit le ciel de ne pas avoir d’enfants.
Il fait rechercher les mères et leur rend leurs petits. Il fait aussi donner deux bourses d’or à Hassan.
Celui-ci est toujours portefaix mais il s’est juré que plus jamais il ne louerait ses services à des femmes qui portent des nouveau-nés.
Il s’est aussi juré de ne pas avoir d’enfants … en tous les cas pas avant longtemps.

Contes curieux.
Praline Gay-Para.
Babel, 2007.

Print Friendly