Des contes et des hommes

Une prière

UNE PRIÈRE À L’ENVERS

Un homme pauvre et maigre rentre chez lui. Il marche depuis des jours et des nuits. Il est épuisé. Pour se protéger des rayons cuisants du soleil, il a retiré sa veste en coton et l’a enroulée autour de sa tête. Il gravit le flanc abrupt d’une colline et sa fatigue est telle qu’il adresse une prière à Dieu: « Mon Dieu je t’en prie, je te supplie, envoie-moi un âne qui me porte sur son dos jusqu’au sommet de cette colline. Mon Dieu …  »

Il prie encore quand soudain, en travers de son chemin, se dressent une dizaine de soldats à cheval qui l’arrêtent. Leur chef le regarde et dit:
– Qu’est -ce que tu es en train de marmonner dans ta barbe?
– Je fais une prière à Dieu.
– Mécréant! Tu mens. Tu es en train de dire du mal de nous et de notre sultan et rien que pour cela tu mérites que nous te coupions les oreilles, comme cela rien ne dépassera plus de ton turban!

L’homme explique maladroitement sa fatigue, sa prière … Le soldat rit et lui dit:
– Tes oreilles l’ont échappé belle aujourd’hui.
Mais pour la peine, tu vas prendre cet âne sur ton dos et le déposer au sommet de la colline !

L’homme ne demande pas son reste. Il a réussi à sauver ses oreilles. Il hisse l’âne sur son dos et gravit péniblement le chemin qui monte. Tout en marchant, il s’adresse à Dieu: « Je t’ai demandé un âne sur le dos duquel je puisse monter et pas un âne qui monte sur mon dos. Tu fais tout à l’envers ! Je ne t’adresserai plus jamais une seule prière ! »

Il arrive péniblement au sommet et dépose l’âne par terre. Il se sent soudainement léger. Il ne veut plus revoir les soldats, il reprend donc immédiatement la route. Il emprunte le chemin qui descend, de l’autre côté. Il dévale l’autre versant de la colline.

Il marche encore et toujours. Il arrive dans le désert et, au moment où il cherche un endroit pour se reposer, il voit une horde de cavaliers qui arrive à toute vitesse vers lui. Pris de panique, il ne sait pas où se mettre. Il ferme les yeux et espère que les chevaux vont se séparer à sa hauteur. Il entend le bruit des sabots qui s’approche de plus en plus et il sent une main l’attraper fermement par le col, le soulever brusquement et l’emporter.

Il ouvre les yeux et voit, affolé, le paysage défiler à fond de train. Son corps entier est emporté sur les flancs d’un cheval.
Au loin, il voit un campement de Bédouins. Il n’ose plus prier, il attend, atterré, que l’épreuve prenne fin. La course s’arrête dans le campement, devant un homme qui semble être le chef de tribu. Le cavalier qui le portait le pose alors sur le sol et s’adresse au chef:
– Voici un derviche. Il porte un turban.

Notre homme tremble comme une feuille et il entend le chef qui lui dit:

– J’ai besoin de toi. Dieu écoute les prières des derviches. Ma fille est en train d’accoucher et elle souffre depuis deux jours. Prie Dieu pour qu’elle mette son enfant au monde sans qu’il leur arrive aucun mal.
Il est terrifié. Il sait que ses prières ne peuvent que mal tourner. Il réfléchit au moyen de sauver sa peau. Il dit:
– Je ne peux faire une prière comme celle-ci que si je suis bien installé sur le dos d’un âne, le plus rapide que tu possèdes !
Il sait que seuls les nobles peuvent monter sur un cheval.
Le chef de tribu ne comprend pas. Il lui accorde toutefois ce qu’il demande.
L’homme se juche sur l’âne, regarde le ciel et dit: – Mon Dieu, je t’en supplie, que la fille du chef de tribu meure en couches et que son enfant ne réussisse jamais à venir au monde !
Quand il a prononcé la dernière parole, il talonne les flancs de l’âne qui part du plus vite qu’il peut.

Le chef de tribu est abasourdi: « Mécréant! Blasphémateur ! Attrapez-le! Je lui couperai la tête ! »

Les cavaliers partent au galop pour le rattraper.
Ils réussissent à mettre la main sur l ‘homme en quelques instants. Ils font demi-tour et regagnent le campement. Quand ils arrivent, le chef de tribu vient à leur rencontre en souriant, il crie:
– Dieu soit béni ! L’enfant est né et ma fille se porte à merveille !
Il regarde le pauvre homme qui pense que sa dernière heure est venue et lui dit:
– Mécréant! Je t’ai demandé de prier et pas de blasphémer! Qu’est-ce qui t’a pris de dire une chose aussi insensée?
Le pauvre hère s’explique. Il raconte au chef ses déboires avec le Créateur et sa mésaventure avec la prière.
– Mais pourquoi as-tu donc demandé à être sur le dos d’un âne ?
– Si j’avais fait cette prière debout devant toi, tu m’aurais tué immédiatement. Tu n’aurais pas pris le temps de chercher à comprendre. Je t’ai évité une erreur grossière.
Le chef de tribu éclate de rire et, pour récompenser l’homme, il lui fait cadeau de l’âne.
Et c’est ainsi que celui-ci est rentré tranquillement chez lui.

Contes curieux.
Praline Gay-Para.
Babel, 2007.

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