Les vertus de l’action

Une première alternative se présente à moi. J’ai le choix entre deux «manières d’être». Je peux chercher à me réaliser par une détente de mon être, ou par une mise en tension de mon être. Je peux être dans le lâcher-prise, ou au contraire mobiliser mon énergie. Je peux privilégier le repos ou le mouvement. Pour parler de façon plus classique, je peux avoir face au monde une attitude contemplative ou bien une attitude active.
Le règne de la vita contemplativa
Afin de mettre en relief l’opposition de ces deux styles d’existence, situons-les d’abord dans une perspective historique. Considérons les trois mille ans de notre histoire. On distingue aisément deux grandes périodes dans l’évolution des idées et des mentalités du monde occidental. Schématiquement, on peut dire ceci : l’Antiquité, le Moyen Âge, et l’âge classique jusqu’au XVIIIème siècle constituèrent une première période, relativement homogène, au cours de laquelle c’est, indiscutablement, la première option qui a été privilégiée. Au cours de cette période, la vita contemplativa était considérée par la plupart des philosophes, des sages, des moralistes, des maîtres spirituels, comme ayant plus de valeur que la vita activa. Elle était jugée plus profonde, plus riche, plus épanouis sante. Voyez, par exemple, le sage antique. Ce dernier était essentiellement un contemplatif, ainsi que le montre très bien Platon dans le mythe de la caverne, qui est, au fond, une allégorie de la réalisation de soi. Platon explique que le sage doit quitter le monde ténébreux de la caverne afin de s’élever par degrés vers ce qu’il appelle le ciel des idées. Or que fait ce sage une fois qu’il est parvenu dans le monde de la transcendance? Il contemple les vérités éternelles. Pour Platon, la contemplation répondait donc aux plus hautes aspirations de l’homme. Elle constituait sa véritable destination. Elle était la clé de la réalisation personnelle.
Seulement, pour pouvoir se consacrer ainsi à la vita contemplativa, il fallait bénéficier de conditions particulières. Le sage antique avait besoin de loisirs, que les Grecs appelaient schôlé. Il avait besoin d’être dégagé de l’obligation du travail, lequel, dans cette économie antique encore fondée principalement sur l’agriculture et l’artisanat, était de nature manuelle. Les Anciens estimaient donc, tout à fait logiquement, que le travail manuel était incompatible avec la sagesse. Aristote l’affirme de façon catégorique dans la Politique: «Le travail manuel empêche l’individu de parvenir à la perfection.» Sous l’Antiquité, on le sait, c’étaient les esclaves qu’on chargeait d’accomplir les travaux manuels et, justement, on déniait à ces esclaves la qualité d’hommes. Ils étaient considérés comme une population quasiment infrahumaine. D’après les critères de la sagesse antique, les esclaves étaient, si l’on peut dire, «interdits de réalisation personnelle», non pas tant, en définitive, à cause de leur statut d’esclaves, qu’en raison de l’obligation qui leur était faite de travailler de leurs mains.
Cette prééminence de la vie contemplative s’est maintenue tout au long du Moyen Âge. Dans leur échelle de valeurs, les femmes et les hommes du Moyen Âge plaçaient le moine, le clerc, le mystique, c’est-à-dire ceux qui se vouent à la contemplation, plus haut que le chevalier exerçant le métier des armes, et, a fortiori, plus haut que le paysan, l’artisan ou le négociant. Il est vrai que, par ailleurs, dans cette époque profondément imprégnée par le christianisme, le travail jouait un rôle important, rôle qui découlait en droite ligne de la théologie de la rédemption. Le clergé insistait sur le fait que, conformément à l’enseignement de la Bible, il fallait «travailler à la sueur de son front» en réparation de la faute commise par Adam et Ève. La vita activa constituait donc un élément incontournable de la condition humaine. Mais ce régime de vie laborieuse, qui résultait du péché originel, n’était qu’une étape transitoire de la destinée humaine. Car du point de vue de cette même théologie chrétienne, la fin de l’existence humaine, autrement dit le terme du processus d’épanouissement de l’homme, était d’entrer dans le royaume de Dieu. Une fois franchi le passage de la mort, l’aboutissement ultime et glorieux de notre destinée consisterait à ressusciter dans la Jérusalem céleste. Or, dans cette vie surnaturelle, la créature humaine se verrait à jamais libérée de l’obligation du travail qui avait été attachée à sa condition terrestre. TI lui deviendrait enfin possible de s’abandonner, dans une sorte de lâcher-prise sublime, au face-à-face avec son Créateur.
Fait significatif, au sein des ordres monastiques médiévaux, la primauté des contemplatifs était bien établie. La piété de Marie qui, selon l’Évangile, se contente de regarder Jésus et d’écouter ses paroles dans une espèce de ravissement était tenue pour un modèle de piété supérieur à celle de Marthe, laquelle s’active et s’affaire autour du Seigneur. L’Évangile soulignait cette supériorité: «C’est Marie, lit-on dans saint Luc, qui a choisi la meilleure part. »
La prééminence de la vie contemplative subsista jusqu’au XVIIIème siècle. Dans son grand livre sur l’idée de bonheur au XVIIIème siècle, l’historien des idées Robert Mauzi remarque que, d’une façon générale, le repos était préféré au mouvement comme source du bonheur à l’époque des Lumières!. Rien n’est plus instructif, à cet égard, que la lecture de la cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire. Rousseau y fait le récit d’une expérience existentielle qui n’avait jamais été décrite jusqu’alors en des termes aussi précis. Au cours de l’année 1765, Jean-Jacques, qui a alors cinquante-trois ans, séjourne pendant près de deux mois, seul, sur l’île Saint-Pierre, située au milieu du lac de Bienne. Partageant ses journées entre la promenade, le «farniente» au bord de l’eau et l’herborisation (une de ses grandes passions, avec la musique), Rousseau découvre que l’on peut atteindre une forme de plénitude d’existence dans l’inaction. On peut, affirme-t-il, s’élever à un maximum de vie dans et par l’oisiveté. Au milieu de cette nature solitaire, «l’âme se repose tout entière, écrit-il. Elle n’éprouve aucun sentiment de privation, de jouissance, de plaisir ni de peine, que celui de sa seule existence ». Pendant ces deux mois, qui eurent tant d’importance dans la vie de l’écrivain et qui restèrent profondément gravés dans sa mémoire, Rousseau parvint à se maintenir dans un état psychologique particulier, rare, précieux, que l’on peut définir comme le pur sentiment d’exister, sans désirs, sans passions, sans projets. «De quoi jouit-on dans une pareille situation? demande l’auteur. De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence.» Et c’est là, confie Rousseau, le gage même du bonheur : «Je compte ces deux mois pour les plus heureux de ma vie», conclut-il.
Lecteurs, hâtez-vous de vous plonger dans la cinquième promenade des Rêveries. Peut-être êtes-vous de ceux qui pensent qu’il faut nécessairement se tourner vers les philosophies de l’Orient, le bouddhisme, l’hindouisme, le yoga, le taoïsme, pour trouver le secret d’une vie tranquille, sereine, apaisée? Certes, l’Orient recèle d’inestimables richesses. Mais en lisant les Rêveries, vous découvrirez que nous avons, nous aussi, des trésors de sagesse! Nous avons à portée de la main, dans notre culture occidentale, ce que nous allons si souvent chercher ailleurs : des écrivains, des maîtres à penser, des sages qui ont beaucoup à nous apprendre sur la méditation, le lâcher-prise, la présence à l’ici et maintenant, la vie intérieure …

Michel Lacroix.
Philosophie de la réalisation intérieure.
Robert Laffont, 2014.

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