Philosophie de l’homme

Profession de foi universaliste

Sur le socle formé par les deux valeurs de base de ma philosophie, je vais poser maintenant une troisième pierre : l’universalisme. Je suis universaliste. Je crois à l’universalité. Je suis convaincu qu’il existe des vérités qui sont susceptibles d’être admises par tous les individus, quelles que soient leur confession, leur culture, leur langue, leurs traditions, à la seule condition qu’ils exercent librement leur pensée. Quelles sont ces vérités ?
Ce sont d’abord celles de la science. Être universaliste, c’est, en premier lieu, croire dans la science. Je crois à l’universalité de la connaissance scientifique. La science a le pouvoir de contraindre (pacifiquement. .. ) les esprits par la seule puissance de son évidence. L’évidence, quel merveilleux trait d’union entre les hommes ! Grâce à l’évidence, le théorème de Pythagore s’impose à toute personne qui accepte de se laisser guider par une démonstration géométrique. Grâce à l’évidence, la loi d’Archimède devient incontestable pour peu qu’on suive dans son détail le raisonnement expérimental. À l’heure où les fanatismes divisent les hommes, où les fondamentalismes engendrent tant de croyances dogmatiques et fantaisistes, je trouve réconfortant de savoir que les élèves de tous les pays apprennent la même géométrie euclidienne, la même algèbre, la même astronomie. Je me réjouis de voir les chercheurs de toute origine, asiatique, africaine, américaine, européenne, participer à l’édification d’une même mathématique, d’une même physique nucléaire, d’une même informatique, d’une même biologie. C’est cette puissance fédératrice de la science que célébrait Condorcet quand il évoquait la « réunion générale des savants du globe dans une république universelle ».
L’universalisme concerne, en second lieu, la sphère juridique et politique. Je professe un universalisme juridico-politique. Je considère la démocratie et les droits de l’homme, tels qu’ils ont été proclamés en 1789 et en 1948, comme des principes applicables à toutes les sociétés. Je ne partage pas les scrupules de certains Occidentaux qui, gagnés par une sorte de relativisme, mettent en doute la valeur universelle de ces principes. Ils pensent qu’ils ne conviennent, en définitive, qu’à nos sociétés occidentales et qu’après tout, si certains peuples extra-occidentaux souhaitent organiser leur vie politique selon d’autres normes, libre à eux. Il est vain, concluent-ils, de vouloir exporter notre modèle de démocratie et notre conception des droits de l’homme. Ce point de vue m’apparaît comme une véritable démission. Il aboutit à nier ce qui fait l’essence de l’Occident, à savoir sa vocation universaliste. Ne repose-t-il pas, en outre, sur une erreur de raisonnement ? Sous prétexte que les principes de la démocratie et des droits de l’homme ont été forgés en Occident, ils n’auraient pas de validité en dehors de l’Occident? N’est-ce pas aussi absurde que d’affirmer que, parce qu’elle a été inventée par les Arabes, l’algèbre n’a pas de validité hors du monde arabe?
J’ai la conviction, au contraire, que tous les peuples sont appelés à vivre sous des régimes politiques fondés sur le suffrage universel, la séparation des pouvoirs, le pluralisme des partis, la liberté d’expression, la liberté de conscience, l’égalité de l’homme et de la femme, la laïcité. Le mouvement de démocratisation déclenché par la décolonisation, la chute du mur de Berlin en 1989 et, récemment, le Printemps arabe me conforte dans cette conviction. Je crois qu’une révolution démocratique est en marche à l’échelle du globe et qu’elle sera la grande surprise du XXIe siècle. Comme Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit, comme Fukuyama dans La Fin de l’histoire et le dernier homme, je pense que nous nous acheminons vers un ordre humain où tous les êtres seront reconnus comme des personnes libres. Il y a un fil conducteur dans l’histoire universelle: c’est l’effort permanent de l’humanité vers toujours plus de liberté. Certes, nous voyons bien qu’il existe encore dans le monde des régimes autoritaires. Dans de nombreux pays, les droits de l’homme sont bafoués. Certains peuples restent attachés à une conception théocratique du pouvoir. Ils n’admettent pas que l’activité législative échappe au contrôle de la religion. Ils ne font pas de différence entre la loi civile et la loi religieuse. Le Printemps arabe se révèle très ambivalent à cet égard, car il est à la fois porteur de progrès et travaillé par des forces rétrogrades. Néanmoins, je pense que ces forces rétrogrades finiront par céder devant la conception sécularisée de la politique. Tous les peuples finiront par se rendre à cette évidence : aucun texte religieux, aucun dogme d’origine surnaturelle ne peut être la source de la loi. Les seules lois légitimes sont celles qui émanent de la volonté populaire éclairée par la raison, autrement dit de ce que Rousseau appelait la « volonté générale ».
Je professe l’universalisme dans un troisième domaine: la morale. Je crois à l’existence de valeurs morales universelles, par-delà la diversité des traditions culturelles et des particularismes. Inversant l’aphorisme de Pascal, je déclare: «Vérité en deçà des Pyrénées; vérité aussi au-delà. » Je suis frappé, en effet, de voir qu’il y a des valeurs au sujet desquelles règne un accord unanime des êtres humains. Dans le monde entier, ceux-ci considèrent la solidarité, la justice, le respect de la vie, la propriété personnelle, l’innocence de l’enfant, la protection des faibles, le respect de la parole donnée comme des principes éthiques fondamentaux. Ils condamnent le meurtre, le viol, le mensonge, le vol, la corruption, le saccage écologique. Ils reconnaissent ces devoirs moraux, m’objectera-t-on, pourtant ils ne les mettent pas toujours en pratique … Certes, mais ce n’est pas la question. Le propre de la morale est de dessiner, en contrepoint de nos comportements réels, une sphère idéale. La morale énonce ce qui devrait être et non ce qui est. «Nous n’égalons jamais nos idées », écrivait Bossuet.
Le consensus universel qui s’établit autour de ces valeurs éthiques fondamentales s’explique, je crois, par le fait suivant. Les hommes élaborent la plupart de leurs conceptions morales à la lumière de la raison. Pour définir le bien et le mal, ils s’appuient sur des principes rationnels. D’abord un principe de réciprocité, qui s’exprime par le précepte « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse », précepte dont il est révélateur de constater qu’il est présent pratiquement dans toutes les cultures du globe. Les êtres humains se réfèrent en second lieu à un principe de généralisation, dont Kant a donné l’expression la plus aboutie dans sa fameuse maxime : «Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. » Ce sont ces deux principes qui orientent le jugement moral des hommes. Ils constituent, en quelque sorte, la matrice dans laquelle sont engendrées les valeurs. Ces deux principes sont issus de la raison et, par suite, celle-ci étant la même chez tous les hommes, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’Humanité ait, au fil des âges, élaboré un corpus de valeurs communes, transcendant les particularismes civilisationnels. «La morale, écrivait Voltaire dans le Dictionnaire philosophique, est la même chez tous les hommes qui font usage de leur raison. » Pour le dire autrement : il y a une universalité de la morale parce qu’il y a une universalité de la raison.

Michel Lacroix.
Ma philosophie de l’homme.
Robert Laffont, 2015.

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