Se changer

Une première étape du changement consiste, me semble-t-il, à s’occuper de soi-même. Si je dis cela, c’est peut-être parce que je suis psychiatre, et non agriculteur ou politicien. Il est fondamental de s’occuper de soi-même non par nombrilisme ou par égoïsme, mais pour protéger et restaurer ce qui fait notre humanité: notre intériorité. Et cette intériorité est menacée par une certaine forme de modernité.
Ainsi, plus nous devenons des consommateurs, des machines à acheter, à suivre la mode, à regarder la télé ou d’autres écrans, moins nous sommes humains … Et moins nous sommes humains, plus nous devenons une menace pour les autres humains et pour la Terre tout entière. Telle est ma conviction.
Mon propos peut ressembler à une critique en règle de la vie moderne. Tout n’est pourtant pas problématique dans la modernité: pour ne donner qu’un petit exemple, sans les innombrables avantages du progrès, la rencontre qui a donné naissance à ce livre n’aurait pu se dérouler.
La question n’est donc pas ici de dénoncer, de dénigrer, de jeter aux orties la modernité et le progrès, car nous vivons une époque passionnante et merveilleuse, mais bien plutôt de réfléchir à ce que pourrait être un bon usage, un usage prudent et surtout exigeant, de nos conditions de vie moderne. L’urgence de ces changements, une urgence comme il n’y en a jamais eu encore dans l’histoire de l’humanité, ne fait pas de doute. « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots », nous prévenait déjà Martin Luther King dans son dernier discours, quatre jours avant son assassinat.
Parmi toutes les menaces qui pèsent sur notre destin et sur la nature qui nous entoure, j’ai choisi de présenter ici quelques travaux qui démontrent l’impact du matérialisme sur les gens – ceux que je suis amené à soigner, ceux que je suis amené à côtoyer -, sur mes proches et sur moi-même. Ces travaux ont aussi l’avantage d’être intimement liés à chacun de nos gestes quotidiens, ce qui nous donne autant d’occasions d’agir, comme on le verra en fin d’ouvrage.

La pollution matérialiste
On peut légitimement se demander si, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les progrès technologiques ne vont pas finir par engendrer plus de problèmes que de solutions. On sait par exemple aujourd’hui que plus une société ou un individu sont matérialistes, plus ils s’éloignent du bonheur ! Attention, en psychologie, le mot « matérialisme» n’a pas le même sens que chez les philosophes: il s’agit de la démarche qui nous conduit à privilégier des valeurs matérielles comme l’argent, le statut social ou la possession, au détriment d’engagements plus immatériels comme le partage, la spiritualité, l’équilibre intérieur, etc.
Il existe une multitude de travaux scientifiques qui montrent tous que le matérialisme entraîne de la souffrance, contrairement à ce qu’essaie de nous faire croire une société qui nous incite à consommer pour être plus heureux. Car si les publicités sont efficaces, c’est parce qu’elles nous vendent des promesses de mieux-être, et non des canapés, des voitures ou des vêtements. Or, nous savons désormais avec certitude que ces achats n’entraînent une amélioration du bienêtre que transitoire, du fait de l’habituation hédonique. Qu’est-ce que l’habituation hédonique ? C’est cette capacité que nous avons à oublier de nous réjouir d’une source de bonheur si elle est là tous les jours. Tout comme une personne valide considère qu’il est normal de pouvoir marcher sur ses deux jambes et oublie que c’est un bonheur et une grâce … jusqu’au jour où elle se fracture une cheville. Tim Kasser, professeur de psychologie aux États-Unis dont Matthieu reparlera dans son chapitre, a publié de nombreux articles scientifiques sur l’impact du matérialisme galopant dans notre société.
C’est un phénomène très préoccupant parce qu’il contamine peu à peu les jeunes générations. L’idée n’est pas de dire que nous, les anciens, sommes « bien» et que les jeunes sont « moins bien ». C’est plutôt l’inverse: nous sommes responsables du monde dans lequel grandissent nos enfants et responsables des valeurs que nous leur transmettons. Et ce monde est contaminé, pollué par les valeurs matérialistes. Depuis quelques décennies, les universités font passer des questionnaires de profil de personnalité aux étudiants qui s’inscrivent chaque année. On s’aperçoit que, depuis les années 1960, la tendance au matérialisme s’amplifie chez les étudiants, qui sont les citoyens du monde de demain. On peut se dire que c’est un échantillon de population limitée, en Amérique du Nord, que ce sont des étudiants de l’université et non l’ensemble des jeunes, etc. Mais il est très probable que cette maladie matérialiste nous concerne tous et gagne petit à petit l’ensemble des habitants de la planète, puisque l’occidentalisation progresse un peu partout dans le monde.
C’est un vrai problème parce qu’une culture, une civilisation ne se réduisent pas aux objets qu’elles produisent, elles existent aussi à travers les valeurs qu’elles promeuvent et qui sous-tendent le fonctionnement de la société. Or, ces valeurs sont de plus en plus contaminées ou remplacées par des notions extrêmement matérialistes comme le statut social, l’argent, l’apparence, la dominance, la performance, la valeur économique des personnes, leur coût social, etc. Certaines valeurs plus fondamentales commencent même à être abîmées par ces polluants sociologiques, comme les nappes phréatiques le sont par des substances chimiques.
Ce processus n’est pas nouveau. Le poète et philosophe américain Thoreau dénonçait déjà ce phénomène au XIXe siècle, au moment de la naissance du capitalisme américain et du monde moderne : « Je pense que notre esprit peut être sans cesse profané par le fait d’assister régulièrement à des choses triviales, de sorte que toutes nos pensées seront teintées de vulgarité. » Il avait la certitude que plus nous étions exposés à un univers marchand, extrêmement cynique, plus nous étions contaminés, même si, au début, nous n’adhérions pas à ces valeurs.
Le simple fait de côtoyer ce monde sans prendre garde, sans garder nos distances et sans le contester, nous met en danger. Il ne suffit pas de croire que nous avons notre autonomie et notre liberté vis-à-vis de ces dérives, nous devons bien comprendre qu’elles imprègnent notre esprit aussi sûrement que la pollution de l’air, de l’eau ou des aliments pénètre dans notre corps. C’est exactement la même chose: il s’agit de pollutions psychologiques et sociales extrêmement puissantes et constantes.

Christophe André.
Se changer, changer le monde.
J’ai Lu, 2015.

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