Or le politiquement correct renversait totalement ce principe fondamental : soudain, plus rien ne devait être l’objet de critiques, surtout s’il s’agissait d’une culture non occidentale. Toute objection à ce point de vue était aussitôt mise à mal et qualifiée d’eurocentrisme. Le principe de critique universelle fut remplacé par celui de respect universel. Il fut facile de tordre le cou à la logique et de faire croire que ce nouveau principe était une extension du système de tolérance issu des Lumières: les Lumières n’avaient-elles pas exigé en effet le respect pour les croyances d’autrui? En réalité, cela ne signifiait pas respecter toutes les croyances et toutes les conceptions du monde; au contraire, il s’agissait de garantir le droit de chaque individu à vivre et à croire en son âme et conscience. Ce qui était protégé, c’était l’individu et non la croyance, laquelle pouvait être critiquée et considérée comme incompréhensible’ absurde ou ridicule.
Les premiers bastions de la culture du politiquement correct furent d’abord les universités de sociologie et de sciences humaines; mais à partir des années 1970, le phénomène se propagea comme une traînée de poudre. Toute une génération d’élèves et d’étudiants fut éduquée dans un environnement où l’important n’était
plus, semble-t-il, d’acquérir des connaissances solides. On apprenait au contraire aux étudiants à critiquer des théories que parfois ils ne connaissaient même pas; ils grandissaient dans la conscience qu’au sein de structures comme les universités, les hôpitaux ou le système judiciaire, toute forme d’autorité était illégitime. Pour eux, toute idée de hiérarchies culturelles et intellectuelles était un vestige de structures réactionnaires et devait donc être mise au ban de l’histoire. Pourquoi la culture occidentale s’arrogerait-elle le droit de dire ce qui a de la valeur ou non 1O? Des sortes de gourous professant des mélanges incohérents de pensée indienne, de métaphysique cabalistique mâtinée de libération sexuelle (qui allait souvent de pair avec l’exploitation des adeptes féminines de ces cultes) passaient pour aussi importants que les penseurs rationalistes considérés comme arides et sans relief tels que Spinoza, Kant ou Nietzsche (encore que ce dernier – au travers d’interprétations douteuses – passât parfois pour acceptable). L’idée qu’une messe de Bach en la mineur puisse avoir davantage de valeur qu’une chanson pop ou une musique de tribu africaine encourait les foudres du politiquement correct.

Tout cela conduisait à une sorte de paralysie intellectuelle. Si l’on ne pouvait rien justifier mais rien critiquer non plus, toute opinion devenait dès lors légitime. Bien qu’issu de la gauche, le politiquement correct ne tarda pas à séduire aussi la droite1. Dans les années 1970 se développa aux États-Unis une nouvelle vague de protestantisme fondamentaliste; les Églises poussaient comme des champignons; en l’espace de quelques années, certaines devinrent même de véritables empires financiers forts de millions d’adeptes. Vu de l’extérieur, leur enseignement avait souvent des allures grand-guignolesques. Elles étaient généralement dirigées par des personnages plus ou moins louches qui avaient compris avec un remarquable instinct politique que, dans le sillage du politiquement correct, eux aussi pourraient bénéficier de l’immunité contre toute forme de critique. Personne n’est en position de dénier à quiconque le droit de diffuser sa doctrine personnelle de salut et de soutirer à ses adeptes des sommes considérables, sous prétexte que l’individu en question (il s’agit en effet très souvent d’hommes) vendait des voitures d’occasion il y a quelques années encore et n’a aucune formation théologique ou philosophique. C’est ainsi que l’idéologie du politiquement correct a conduit, aux États-Unis, à une alliance funeste entre des représentants de l’extrême gauche et ceux de l’extrême droite. Les premiers critiquaient les autorités universitaires et culturelles parce qu’elles opprimaient les minorités ethniques, culturelles, raciales ou sexuelles et privilégiaient le mode de vie occidental face à tous les autres; les seconds rejetaient toute exigence de rationalité au prétexte que personne n’avait le droit de critiquer leur croyance et que de telles exigences n’étaient de surcroît que l’expression de l’hégémonie libérale et de cette fameuse pseudo élite spirituellement indigente qui contrôlait les grandes universités de la côte est.
Durant toute cette période, il y eut évidemment d’autres voix pour se faire entendre. La majorité des universitaires, même dans le domaine des sciences sociales et humaines, n’a jamais cédé aux sirènes du relativisme et du politiquement correct. Mais ceux qui, avec une sobre modestie, continuaient d’entreprendre ce long et dur travail consistant à fonder de manière raisonnable chaque donnée et chaque affirmation ne faisaient pas le poids face à l’attractivité de la nouvelle liberté de penser et de croire, établie sur la notion de plaisir et de bien-être personnel. L’esprit du temps était égalitariste et populiste, il s’en prenait à toute exigence d’honnêteté intellectuelle ou artistique, considérée comme le symptôme d’un élitisme dépassé. Et c’est avec cette condamnation des élites que nous vivons à bien des égards encore aujourd’hui, et les conséquences n’ont pas fini de se faire sentir.

Le mépris civilisé.
Carlo Strenger.
Belfond, 2016.

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