Des contes et des hommes

Noël

Noël

Décembre 1944. Le sauvage Schnee-Eifel (1) dort sous la neige. Le fracas de la bataille s’est éloigné. Encerclée par des forces supérieures, la 106ème division d’infanterie s’est rendue. Seuls, quelques petits groupes de fantassins errent encore dans la nature, tentant désespérément de rejoindre les lignes alliées.

A la ferme, la guerre n’a pas modifié la routine ancestrale. Isolés, loin des tumultes et des passions, ils évitent les citadins, fuient les militaires, ignorent le matérialisme. fis vivent au rythme de la terre, avec Dieu.

En cette veille de Noël, la famille s’apprête à célébrer la Nativité. Il n’y aura pas de messe de minuit cette année. La nuit n’appartient plus aux fidèles mais aux forces du Mal. Les hommes ignorent l’appel des cloches. A l’heure où, jadis, s’élevaient les chants d’action de grâces, c’est aujourd’hui une mélodie de mort qui hante les âmes et le grondement du canon a remplacé celui des orgues.
Les G.I.s marchent depuis l’aube. Les hasards du combat les ont lancés en plein inconnu. Coupés des lignes américaines par la violence de l’assaut, ils ont perdu tout espoir. Mais ils marchent … pour survivre!
– Là! Une ferme! s’exclame Jack, l’aîné du groupe, nous sommes sauvés!
– Et si les Krauts l’occupent?
– Préfères-tu crever dans la neige ?

Prudemment, les cinq hommes s’avancent. La nuit tombe. Un chien aboie. La
porte du logis s’ouvre. Une silhouette masculine apparaît.
– Que faites-vous ici ? grogne l’homme, les Allemands sont dans les environs.
– Nous nous sommes perdus. Nous avons froid. Laissez-nous entrer.
Joignant le geste à la parole, les Américains repoussent le fermier et pénètrent dans la salle commune. Assise à côté de l’âtre, une femme les regarde, effrayée.
– Nous vivons en paix, continue le maître des lieux, je ne veux pas de bataille ici.
Partez! Rejoignez vos lignes! Ou alors, rendez-vous. Je négocierai votre reddition.
– Père, intervient une voix douce, cette soirée appartient au Seigneur. Ces soldats ont froid, ils sont fatigués. Asseyez-vous, Messieurs. Débarrassez-vous! Vous partagerez notre repas.

La nuit s’est installée. Les hommes ont donné leurs rations.

La fermière s’est rassurée. Son mari s’est incliné. Les Américains peuvent se reposer à la ferme. Demain, ils reprendront la route. Soudain, des voix gutturales se font entendre. On frappe à la porte. Déjà, les G.I.’s ont saisi leurs armes.
Le fermier ouvre. Une patrouille allemande entre dans la pièce. Les deux groupes ennemis sont face à face, hostiles, méfiants. La fille du fermier s’est jetée entre eux.

– Non! s’écrie-t-elle, pas de bagarre ici. Déposez vos armes, c’est Noël! Asseyezvous tous! Nous réveillonnerons ensemble.

Matés, subjugués par la tranquille assurance de la paysanne, Allemands et Américains se sont assis. Ils se dévisagent. Un silence pesant règne, troublé par le tictac monotone du coucou.
– Cigarette? propose le plus jeune des Américains en tendant un paquet de « Camel ». Sans répondre, les Allemands se servent, ne quittant pas leurs adversaires des yeux.
– Gut ! dit enfin l’Unteroffizier. Gut !
La nuit s’avance. Les verres succèdent aux verres.
En chœur, les participants à cette étrange veillée de Noël ont chanté « Stille Nacht » et « Jingle Bell ».
Ensemble, ils ont salué la naissance du Sauveur. Déjà, les premières lueurs de l’aube pointent à l’Est.
– Il est temps, dit l’Allemand, il faut rentrer.
En s’adressant aux Américains, il continue:

– Vous, en danger ici. Beaucoup Allemands, pas gentils, vous venir avec nous. Inquiets, les Américains reprennent leurs équipements. Sur leurs gardes, prêts à
ouvrir le feu, ils suivent leur interlocuteur. Celui-ci les conduit jusqu’à la route, puis leur indique un sentier s’enfonçant dans le bois.

– Par là, dit-il, vos amis. Mais vite, parce que tantôt attaque. Auf Wiedersehen !
I
l a rejoint ses hommes. Ils s’éloignent vers l’Est.

Les Américains contemplent, incrédules encore, les silhouettes grises qui s’estompent dans la brume matinale. Puis, sans un mot, ils s’enfoncent à leur tour dans le bois. Dans la journée encore, ils rejoignent les lignes amies.

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