Le courage philosophique

LE COURAGE PHILOSOPHIQUE

Ce petit livre d’ « initiation », dont le seul but était de dégager « l’intention» du philosophe et qui n’a prétendu écrire qu’une sorte de modeste préface aux études philosophiques, se bornera à ces quelques brèves réflexions. Il ne saurait, cela va de soi, aboutir à une « conclusion » comme à un point final, comme à une clôture. Il a voulu être, au contraire, une ouverture, et veut rester ouvert. La philosophie, d’ailleurs, peut-elle se fermer?.. Et les philosophes n’auront-ils pas toujours à reconnaître, avec Platon: « Ce que nous avons dit n’est pas tout ce qu’il y a à dire» -ou avec Hamlet : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, que dans toute la philosophie? » Et cela suffirait déjà à mettre en garde le jeune philosophe contre un risque auquel est exposée son ardeur juvénile, et que nous pourrions appeler le risque de déception et de découragement. Dès les premiers pas qu’il fait dans l’étude de la philosophie, il ne peut pas ne pas être frappé de la diversité des écoles et de la divergence des doctrines. Descartes, « ce cavalier français qui partit d’un si bon pas» (Péguy), a connu cette déception, mais l’a surmontée « héroïquement ». Il nous raconte cette déception avant de nous initier à cet héroïsme. « Voyant qu’elle (la philosophie) a été cultivée par les plus excellents esprits…, et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute…, je n’avais point assez de présomption pour espérer d’y rencontrer mieux que les autres. »

Certes, les divergences des philosophes sont nombreuses et manifestes, et l’histoire de la philosophie est une longue histoire de controverses. On pourra cependant, si l’on réfléchit cette histoire, faire les trois remarques suivantes, sur lesquelles se terminera notre effort d’initiation:

1. D’abord, en y regardant d’un peu plus près, on discernerait peut-être, sous ces divergences si apparentes et explicites, certaines convergences implicites: notamment celle-ci, dont l’importance est primordiale: si les philosophes ne sont pas tous ni toujours d’accord sur ce qu’ils trouvent, ils s’accordent tous et toujours pour chercher, et continuer à chercher; ils communient en une même foncière « intention» de découverte et de vérité. Et leur histoire atteste tout de même que leur commun travail n’est point peine perdue.

2. Ensuite, est-il étonnant, est-il scandaleux que les doctrines des philosophes manifestent des divergences, tandis qu’on voit la science faire l’accord entre les savants? Alors que l’intention scientifique cherche à construire, à propos et en fonction des données sensibles, un ordre objectif coordonnant et dominant ces données, et à faire se rencontrer les savants en cette objectivité même; alors, en un mot, que l’activité de la science est aux prises avec des « problèmes» cernables ; l’intention philosophique est orientée dans le « mystère» de la subjectivité, vers les profondeurs de l’esprit. Comment, dès lors, s’étonner et se scandaliser, si cette recherche réflexive, non entièrement réglée et disciplinée par une objectivité extérieure, est plus risquée et aventureuse, moins aisée à discipliner que les disciplines scientifiques ? Le philosophe Jaspers n’a-t-il pas eu raison de dire que la tâche essentielle de la philosophie est d’éveiller l’esprit et de le tenir en éveil ?

3. S’il en est ainsi, ne convient-il pas de reconnaître, en un sens, que la diversité des doctrines est heureuse, pour autant qu’elle témoigne de l’unité d’intention qui s’y ramifie en s’y exprimant? Comme toute divergence sans doute, la divergence des écoles a pour cause explicative la résistance qu’oppose à l’unité de l’esprit la multiplicité des situations, la part de temporalité et d’« historicité» des esprits engagés, incarnés et situés que sont les hommes, et qui doivent, selon la forte expression de Jaspers, empoigner le temps pour atteindre le lieu où le temps s’éteint (1). De même, dirait Bergson, que c’est la matière diviseuse qui ramifie l’élan intentionnel de la vie, de même l’Unité spirituelle, aux prises avec les résistances temporelles du monde, ramifie la pensée philosophique, en quête bien plutôt qu’en possession d’une Sagesse transcendante. On pourrait, sous ce jour, comparer les doctrines philosophiques à un arc-en-ciel dont les couleurs, réfractées et ramifiées, expriment à leur façon, par leur complémentarité réciproque, une même source de lumière. Une pensée humaine, dans la vie humaine, ne saurait connaître qu’approximativement – per speculum in enigmate -; notre connaissance est une connaissance approchée et approchante, et non une plénitude d’intuition.

La pensée humaine est une pensée appelée à se rectifier et corriger sans cesse. Dans ces conditions, la pluralité des écoles philosophiques, si elle peut être une occasion de scandale pour les âmes fermées et paresseuses, ne peut-elle se tourner en bienfait pour les âmes ouvertes et courageuses, aspirant à parfaire sans arrêt leurs approximations de la sagesse ? Si la divergence des doctrines les y oblige, leur en donne l’occasion, et les y aide, il faudra dire « tant mieux » et non « tant pis ». Le risque de scepticisme guette notre pensée si son effort se décourage et capitule, si sa marche se lasse et s’arrête dans la forêt des systèmes, au lieu de trouver au contraire dans la frondaison des doctrines la condition, l’occasion et la faveur d’un dialogue fécondant, d’une dialectique généreuse et courageuse, et d’une progressive libération de l’esprit.

Le courage philosophique c’est le courage de la raison; car l’intention philosophique n’est autre chose, en définitive, que l’intention rationnelle de l’homme. La philosophie, c’est la raison humaine intentionnelle, conduisant courageusement son action et son œuvre jusqu’au bout de ses puissances.
Il y faut, en effet, du courage, s’il est vrai que l’intention de sagesse est l’intention d’une raison spirituelle engagée dans un monde lesté de matérialité, qui, en conditionnant l’action de la pensée, lui oppose des résistances, l’expose à des risques, et la met en travail. Il nous faut « travailler à bien penser», comme dit Pascal. Il nous faut, comme dit Descartes, « livrer bataille» pour « bien conduire notre raison ». Ce qui définit la pensée humaine, c’est d’être une pensée en activité de travail, une pensée, comme le disait Socrate, en effort de parturition. Si la vie humaine est appelée à être une vie qui se pense, et par là à transcender le monde qui est l’instrument de son action et le théâtre de sa laborieuse libération, ne se définit-elle pas par le caractère dramatique de l’aventure où elle est engagée? La pensée de l’homme, inquiète et en quête de sagesse, doit être une pensée courageuse parce qu’elle est une pensée dramatique. La vie humaine est une vie dangereuse parce qu’elle n’est pas seri1ement vitale et biologique, mais morale et philosophique; mais aussi c’est son drame qui fait sa grandeur en même temps que son risque, et qui confère à son effort la joie en même temps que la peine de son labeur héroïque.
Héroïque, parce que personnel. Ces deux mots, au fond, sont synonymes. Il n’y a pas de pensée impersonnelle: ces deux termes se nient et leur accouplement répugne. Penser impersonnellement n’est pas penser. Penser, c’est penser personnellement, et donc héroïquement et courageusement. On ne peut, pour penser, se faire remplacer par personne, et on ne peut remplacer personne. Une personne n’est remplaçable par aucune autre et ne peut remplacer aucune autre; chacune, sous peine de se dérober et de déchoir, doit faire œuvre personnelle de pensée et d’action, et accomplir sa tâche personnellement. Nul peut-être ne l’a mieux vu, et nul sans doute ne l’a dit de façon plus émouvante que Descartes:

«  Je pensai que, pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes, et qu’il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres…, il est presque impossible que nos jugements soient si purs et si solides qu’ils auraient été si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n’eussions jamais été conduits que par elle. »
C’est pourquoi, dit-il, je ne pouvais me contenter d’avoir étudié ni dans les livres des hommes ni « dans le livre du monde », et «  je pris un jour la résolution d’étudier aussi en moi-même ». Et c’est pourquoi, «  les opinions que j’avais reçues jusqu’alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre, une bonne fois, de les en ôter, afin d’y en remettre par après, ou d’autres meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison ». C’est cela même qui constituait ce qu’on a justement appelé l’héroïsme cartésien.

Nous pourrions dire, en style d’aujourd’hui, que l’héroïsme de la pensée, le courage philosophique consistent à s’élever au-dessus des conformismes totalitaires, qui prétendent engloutir et absorber jusqu’au sujet personnel et prendre pour pensée authentique une pseudo-pensée impersonnelle et grégaire.
Mais – rare merveille en une pensée juvénile – la pensée personnelle de Descartes fut assez courageuse, assez héroïque, pour unir indissolublement à cette vertu d’audace une vertu de prudence: «  Comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres, je me résolus d’aller si lentement et d’user de tant de circonspection en toutes choses, que, si je n’avançais que fort peu, je me garderais bien, au moins, de tomber. » La prudence authentique n’est pas un moindre courage, mais un courage plus vrai.

Un homme qui marche seul? C’est ici peut-être que l’expression cartésienne pourrait tromper la poursuite de la sagesse. Seul? Oui, si l’on entend par là qu’on ne peut être remplacé par personne, ni remplacer personne. Non, si l’on voulait dire qu’on ne peut être aidé par les autres, ni aider les autres. Nos pensées, pour être personnelles, ont un besoin essentiel de s’entraider dans le développement de leurs personnalités mêmes -(et Descartes, lui aussi, qui n’a consenti au « métier de faire des livres» que pour aider les autres, a reçu et accueilli, plus qu’il ne semble ici le dire, l’aide des autres). Nos pensées se personnalisent, non point dans l’isolement et la clôture, mais dans l’ouverture, la réciprocité et la communion de leur intersubjectivité. Et Descartes lui-même ne fermera point son « discours» sans exprimer le vœu que, «  joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire ». Cela n’est pas vrai seulement de nos expériences scientifiques (auxquelles ici pensait Descartes), mais de toute notre expérience humaine, morale, spirituelle et métaphysique. L’intention philosophique est convertie vers l’unité spirituelle des sujets personnels que nous sommes.

Joseph Vialatoux.
L’intention philosophique.
PUF, 1959.

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