Se perdre

C’est en se perdant qu’Ulysse réalise l’amour de sa femme, que Colomb découvre l’Amérique, que Newton comprend la gravi¬tation. C’est en s’égarant dans le désert que le peuple juif a reçu sa Loi. C’est aussi ce que dit la sagesse celte lorsqu’elle écrit que « dans certains voyages, c’est quand les voyageurs ont perdu leur chemin et qu’ils ramènent leurs rames à bord, quand ils ne vont plus nulle part, qu’ils atteignent les îles merveilleuses ».

Dans la société industrielle, se perdre, c’est perdre. Perdre du temps et de l’argent. Toutes nos sociétés font de l’égarement un échec, voire une folie: il faut marcher droit, savoir où l’on va, ne jamais reconnaître qu’on s’est perdu.
Le labyrinthe -tous les labyrinthes dont j’ai parlé jusqu’ici -requiert pourtant une tout autre attitude. En y entrant, il faut accepter d’être désorienté, de vivre hors de l’espace et du temps, d’avoir le vertige, le tournis, de ne connaître d’avance ni la durée ni le chemin; d’admettre, alors qu’on croit atteindre le centre, qu’on est peut-être en train de s’en éloigner.

Certaines langues l’ont bien compris, qui associent le mot désignant le labyrinthe à celui qui signifie égarement. Ainsi, en alle¬mand, même si le mot labyrinth existe, on emploie surtout irrweg et irrgaten, du verbe irren, errer, qui désigne aussi celui qui pro¬tège (comme si l’erreur était protectrice). En anglais, maze renvoie aussi à l’égarement. En chinois, le labyrinthe est désigné par l’asso¬ciation de deux mots, Mi et kung, qui ren¬voient l’un à s’égarer, être perdu, confus, troublé, fasciné, enchanté, à aimer éperdu¬ment ou être possédé par la passion, et l’autre à temple, palais ou utérus.

De fait, se perdre n’est jamais un échec. C’est une occasion de prendre du recul, d’aller là où l’on n’est pas attendu, de se trouver. Il faut même vouloir être égaré, trouver du plaisir à être perdu, ne pas faire d’une traversée un combat, mais une expectative curieuse. Ne pas craindre l’errance, la solitude, dominer la peur de l’inconnu, accepter d’avancer à l’aveugle, malgré l’ennemi peut-être tapi après la prochaine bifurcation. En science, sans errance, on ne trouve rien de ce qu’on ne cherche pas. En art, se perdre est la condition de la création. Dans l’apprentissage, sans échecs, on n’apprend rien.
Aimer se perdre suppose encore une qualité particulière: la curiosité. Elle permet d’ap¬prendre dans l’égarement, de découvrir dans l’inconnu, de rencontrer dans l’ignorance. Elle implique de s’intéresser aux autres, de ne point chercher à leur imposer d’emblée sa propre voie, d’être aux aguets de toutes les différences, de se mettre à la place de l’étranger pour comprendre sa singularité. La curiosité est la qualité vitale du nomade, essentielle au voya¬geur du futur. Nombre de jeux vidéo forment assez bien à cette exigence. J’y vois même un exercice infiniment plus enrichissant que la contemplation passive de la télévision. Étrange coïncidence que l’avènement d’une technologie à l’heure où se révèle toute son utilité initiatrice pour les adolescents de demain.
C’est en se perdant dans une ville qu’on la rencontre. «Labyrinther », dit Rabelais; « trabouler », dit-on à Lyon. C’est se perdre avec plaisir.
C’est en se perdant sur Internet qu’on apprend ce qu’on croyait ne pas avoir à savoir.
C’est en se perdant en soi-même qu’on peut un jour s’accepter.

S’accepter
L ‘homme moderne a oublié les splendeurs de la solitude. La société l’encercle dans un tel réseau -familial, économique, social, idéolo¬gique ou religieux, etc. -que tout est fait pour qu’il n’aime pas être seul et ne s’aime pas dans la solitude. Celle-ci lui est présentée comme un échec, comme le dernier stade avant la mort, comme une justification compréhen¬sible et légitime du suicide. Et la société fait tout pour combler son isolement avec des objets qui l’occupent ou des services qui lui parlent en l’assourdissant. Le refus de la soli¬tude est un moteur essentiel de la consommation.

Même s’il vit le plus souvent en tribu et si la solidarité est la condition de sa survie et de celle de son clan, le nomade, lui, se nourrit aussi de solitude. Elle est sa compagne de voyage. Il doit la tolérer, en jouir, et, pour cela, s’admettre, s’accepter, se supporter ¬avec parfois pour guide l’amour d’une Ariane restée au-dehors…
Autant le savoir d’avance: les futurs laby¬rinthes devront être affrontés seuls. Ce qui requerra d’accepter sa différence, de ne pas se laisser juger parle regard des autres, de se tolérer, de « faire ce que doit », de savoir vivre avec soi-même, de s’écouter, de s’aimer, de ne pas craindre d’être oublié du reste du monde. Le jeu du labyrinthe aide à cette reconnais¬sance de soi, à surmonter la déception des impasses, à se découvrir et à se tolérer, à apprendre à vivre avec ses faiblesses, à se rendre disponible, à faire un ou plusieurs pas dans l’acceptation de soi. Pour avoir la force de persévérer.

Persévérer
Vivre la déception
Une fois entré dans le labyrinthe, ayant accepté de s’y perdre, une fois goûté aux joies de la solitude, encore faut-il apprendre à per¬sévérer face aux difficultés, à résister aux échecs et aux déceptions, à ne pas renoncer.
Le capitalisme comme la démocratie n’y préparent pas. L’un et l’autre ont instauré le règne du caprice: on veut avoir tout, tout de suite; ou, pour le moins, apercevoir sans cesse la sortie, le « bout du tunnel ». Sinon, on change de projet. Cette société, devenue précaire jusque dans ses désirs, capricieuse jusque dans ses ambitions, ne prépare pas à affronter les chemins des labyrinthes.

Or, pour traverser les immenses méandres du futur, il faudra savoir persévérer, accepter l’échec, ne pas céder à la déception, résister à l’abattement, « ignorer » au sens anglais du mot, c’est-à-dire être indifférent, avancer dans le noir sans être sûr de progresser, le regard intérieurement fixé sur un but invi¬sible, avec une ambition organisée autour d’une claire image mentale de l’avenir.

Pour le nomade, rien n’est jamais perdu, toute erreur peut se racheter. Chacun doit se nourrir d’espoir, tant qu’il est vivant. Il doit persévérer et, pour cela, espérer. « Il se pour¬rait que l’espoir n’existe que dans le voyage », disait étonnamment Christophe Colomb.

Trois modèles grecs: Thésée est l’exemple de la persévérance politique dans son désir de sauver Athènes de la malédiction (s’il aban¬donne Ariane, c’est pour venger l’humiliation faite à son peuple).
Ulysse, « l’homme aux mille tours », est, lui, l’exemple de la persévé¬rance patriotique : pendant dix ans, il a cherché à sortir de l’océan pour retrouver celle qu’il aime; il a résisté aux tentations de Calypso, Circé, Nausicaa; aux sirènes, en bouchant les oreilles de ses marins avec de la cire. Crétois, il ressemble d’ailleurs à Thé¬sée; comme lui, il est poursuivi par Poséidon qui cherche à le noyer; comme lui, il consulte les âmes des morts et descend chez Hadès, juge des Enfers. Pénélope, enfin, fille de Poly¬phème, petite-fille de Poséidon, persévère aussi et, pour éprouver ses prétendants, fait apporter un arc de corne, douze doubles haches qui renvoient au labyrinthe.

Faire pleinement le voyage de la vie, comme Ulysse; être sourd à toutes les menaces et aux peurs, comme Thésée; affronter la solitude de la souffrance, comme Pénélope: telles sont les manifestations de la vertu de persévérance -patience, opiniâtreté, détermination.

Le temps est de l’espace
Toutes ces qualités exigent un tout autre rapport au temps que celui qu’instaure la société industrielle. Une conception du temps que, déjà, enseignaient les premiers laby¬rinthes. Car ils étaient physiquement, concrè¬tement du temps transformé en espace: sur les clepsydres, labyrinthes d’eau, sur les coffrets d’encens, labyrinthes de fumée, le temps se mesurait déjà en espace. D’ailleurs, le laby¬rinthe est le symétrique du sablier: l’un est du temps dans l’espace; l’autre, de l’espace dans le temps. Comme le sablier, le labyrinthe exige un aller et un retour. Comme le labyrinthe, le sablier est mesure infinie du temps dans un espace fermé.
Le labyrinthe exige et détermine une approche du temps très particulière: il ne
s’agit pas de l’ économiser, mais de l’envahir et de le dépenser. « Le temps d’une vie, écrit Sénèque à son ami Lucilius, est la seule pro¬priété de l’homme. Il faut l’utiliser pleinement, à fond. » C’est très exactement la morale du nomade. Et le patricien romain emploie tout naturellement, sans le savoir, pour la décrire, la plus belle définition possible du labyrinthe: « Créer une infinité de chemins dans cet espace fini. » Il ne s’agit pas, comme les épicu¬riens, de s’éblouir du temps présent, mais d’emplir au maximum tout le temps de la vie, sans limites ni impatience.
Le temps de traversée d’une vie de nomade doit être un temps investi et non pas épargné, qui soit de l’espace parcouru de fond en comble, et non pas de l’avenir anticipé. En fait, le nomade vit hors du temps jusqu’à ce qu’il retrouve l’oasis -s’il y parvient. Il ne cherche pas à économiser le temps, mais à le remplir au mieux, à avancer en durée et en intensité dans la vie.
Le labyrinthe renvoie à un temps qui prend son temps, qui s’étale, revient sur ses pas, qui erre et se perd. Il nie l’urgence. Il permet le mûrissement d’une idée par tout un jeu d’hé¬sitations et de retours. En persévérant, on ne perd pas de temps; on en gagne à réfléchir avant d’agir. Persévérer -aller et venir vers le même but -n’est pas la qualité du golden boy, c’est celle de l’homme sage de demain, qui saura faire de l’irrésolution une vertu.
Persévérer n’a pas pour but d’accumuler des richesses matérielles -elles encombreraient le nomade -, mais, au contraire, d’ac¬cumuler des expériences, donc de tenter en permanence des choses neuves. Pour y par¬venir, résister au découragement, il faut un but qui dépasse l’instant, une ambition qui justifie l’effort.
C’est aussi sortir du temps réglé par les autres pour chercher le sien propre; ne plus se laisser aller au défilement linéaire des heures, pour suivre les dédales d’un chemin intérieur. C’est d’abord se souvenir de soi.

Se souvenir
La mémoire ou la mort
On peut traverser un labyrinthe à l’aveugle et le retraverser en sens inverse par hasard. Mais, si l’on veut éviter de tourner en rond à l’infini, de répéter les mêmes erreurs, il faut être aidé. Le nomade a besoin de signes ou de guides. Et s’il ne trouve ni fil magique, ni flèche, ni cailloux, ni indicateur, ni plan, alors il aura besoin de mémoire.
La mémoire n’est pas le propre de l’homme: les fourmis et les rats sont capables de se souvenir du trajet idéal d’un labyrinthe comportant dix choix, et de repasser ensuite sans hésiter devant les culs-de-sac, sans y entrer. Ils sont capables de penser à contour¬ner un obstacle. C’est d’une mémoire beau¬coup plus sophistiquée, face à des dédales autrement plus ardus, que l’homme moderne aura besoin.
Dans ses multiples labyrinthes, le nomade a toujours su cultiver sa mémoire. Non seule¬ment pour se souvenir du chemin, repérer les oasis, retrouver l’arbre ou le rocher qui guident; mais aussi parce qu’il ne peut rien transporter d’encombrant et doit savoir retrouver de mémoire un maximum d’objets techniques lorsque leur usage devient néces¬saire. Il n’est pas ce qu’il possède au sol, mais ce qu’il emmagasine dans la tête.
Son identité n’est pas définie par un terri¬toire, il ne peut la retrouver en regardant un paysage, en visitant un cimetière, en parcou¬rant une maison. Ses racines se déploient dans des récits, des chants, des danses, des cérémonies, des techniques, et surtout un Dieu qui l’accompagne où qu’il aille, aussi nomade que lui, et donc nécessairement uni¬versel et unique; un Dieu qui est son premier souvenir, sa principale certitude, qui lui a promis une Terre où il pourra poser bagage. Le labyrinthe aide le nomade à échapper au polythéisme en même temps qu’il incite à s’en souvenir. « Souviens-toi que tu as été esclave dans la terre d’Égypte »  (Deut, 22 à 24).

Le nomade ne peut même pas prendre le risque de répartir tout ce dont il doit se sou¬venir entre les membres de la tribu, car il peut craindre de voir le groupe se disperser à tout moment. Il n’y a rien dont il puisse se déchar¬ger absolument sur autrui. Aussi n’ a-t-il ni prêtres ni maîtres. L’entretien de sa propre mémoire est pour lui question de vie ou de mort. Elle lui permet de tolérer la solitude, de ne pas recommencer les mêmes erreurs, et, quand le labyrinthe n’a plus de secrets pour lui, elle fait de lui un initié.

Jacques Attali.
Chemins de sagesse.
Fayard, 1996.

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