Penser

Penser, c’est dire non, Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort: au contraire le réveil secoue la tête et dit non, Non à quoi? Au monde, au tyran, au prêcheur? Ce n’est que l’apparence, En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rom pt. l’heureux acquiescement. Elle se prépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas, au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner, Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence, C’est par croire que les hommes sont esclaves, Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit.

Qui croit seulement ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. Je le dis aussi bien pour les choses qui nous entourent. Qu’est-ce que je vois en ouvrant les yeux? Qu’est-ce que je verrais si je devais tout croire? En vérité une sorte de bariolage, et comme une tapisserie incompréhensible. Mais c’est en m’interrogeant sur chaque chose que je la vois. Ce guetteur qui tient sa main en abat-jour, c’est un homme qui dit non. Ceux qui étaient aux observatoires de guerre pendant de longs jours ont appris à voir, toujours par dire non. Et les astronomes ont de siècle en siècle toujours reculé de nous la lune, le soleil et les étoiles, par dire non, Remarquez que dans la première présentation de toute l’existence, tout était vrai; cette présence du monde ne trompe jamais. Le soleil ne paraît pas plus grand que la lune; aussi ne doit-il pas paraître autre, d’après sa distance et d’après sa grandeur. Et le soleil se lève à l’est pour l’astronome aussi; c’est qu’il doit paraître ainsi par le mouvement de la terre dont nous sommes les passagers. Mais aussi c’est notre affaire de remettre chaque chose à sa place et à sa distance. C’est donc bien à moi-même que je dis non.

Toute religion est vraie, de la même manière que le premier aspect du monde est vrai. Mais cela ne m’avance guère. Il faut que je dise non aux signes; il n’y a pas d’autre moyen de les comprendre. Mais toujours se frotter les yeux et scruter le signe, c’est cela même qui est veiller et penser. Sévère règle de nos pensées, plutôt soupçonnée que connue jusqu’à Descartes, car les Anciens laissaient aller le monde et la guerre par peur d’autoriser trop de négations. Il fallait réfléchir sur la conscience même: « Je pense», comme fit Descartes. Alors parut le doute, attaché comme une ombre à toutes nos pensées. La simple foi n’en était pas diminuée; bien au contraire; car c’est par le doute qu’il y a un arrière-plan de l’apparence. Autrement c’est dormir. Si décidé que l’on soit à tout croire, il est pourtant vrai que Jésus est autre chose que cet enfant dans la crèche. Il faut percer l’apparence.

Le Pape lui-même la perce, en chacune de ses prières. Autrement serait-ce prière? Non point, mais sommeil de vieil homme. Derrière le signe il y a la théologie. Mais la théologie, si elle n’est que signe, qu’est-elle? Et qu’y a-t-il derrière la théologie? Il faut comprendre, ce qui est toujours dire non. Non, tu n’es pas ce que tu sembles être. Comme l’astronome dit au soleil; comme dit n’importe quel homme aux images renversées dans l’eau. Et qu’est-ce que scrupule, si ce n’est dire non à ce qu’on croit? L’examen de conscience est à dire non à soi couché. Ce que je crois ne suffit jamais, et l’incrédulité est de foi stricte. « Prends ton lit et marche. »

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