Le repêchage de la lune

Il était une fois une grande et belle forêt, où vivait en paix tout un peuple de singes. Ce soir-là, une pleine lune ronde et claire se reflétait dans l’immense lac au milieu des bois. C’était une nuit d’été, un vent léger dissipait dans l’air un parfum délicieux de fleurs sauvages.

A ce moment, un grand singe descendit pré¬cipitamment de sa branche et se mit à appeler ses congénères :
« Petits frères, petits frères, une catastrophe abominable vient de se produire! »
Sept ou huit petits singes accourent, effrayés: « Qu’y a-t-il, grand frère?
-Venez avec moi! » ordonna le grand singe. Les petits singes le suivirent, le cœur étreint par l’angoisse. Enfin, ils parvinrent au bord du grand lac au milieu des bois. ils se regroupèrent dans les branches d’un arbre, et le grand singe s’exclama:’
« Malheur sur nous, mes frères, regardez bien, la lune est tombée dans l’eau, et va se noyer! -Hélas, dit un petit singe, courtisan empressé, hélas, désormais, les ténèbres vont régner sur le monde! -Quand je chercherai ma maman, le soir, je ne la retrouverai plus dans le noir! » se lamenta le plus jeune. Alors le grand singe prit la parole:
« Songez, mes frères, aux lièvres, aux lapins, aux loutres, aux belettes et aux rats musqués, à tous les habitants de la forêt qui n’auront plus la clarté de la lune pour se guider. La vertu, la simple bonté nous enjoignent de les aider!
-Que faut-il faire? demanda le petit singe qui avait peur de ne plus retrouver sa maman dans le noir.
-Nous allons repêcher la lune! »

Un silence respectueux accueillit ces paroles.
« Voici comment nous allons procéder, ordonna le grand singe. Je vais me suspendre à cette branche, je laisserai pendre ma queue, et vous vous accrocherez à ma suite, jusqu’à ce que le dernier affleure l’eau, et repêche la lune! »
Chacun obéit. Au moment de se glisser à la dernière place, le petit singe qui avait peur de ne pas retrouver sa maman dans le noir, s’écria: « Grand frère, la branche à laquelle tu es sus¬pendu commence à craquer, je tremble qu’elle ne casse!
-Couard, poltron! se fâcha le grand singe. Rejoins ta place sans te dérober sous de faux prétextes! »

Les singes, qui étaient déjà accrochés à la queue leu leu et qui trouvaient cette posture fort incommode, firent chorus: « Froussard, poule mouillée! Prends ta place sans tergiverser! »

Le petit singe, sous les hourvaris, descendit; arrivé tout près de l’eau, il tendit le bras, et, au moment où il allait saisir la lune, la branche cassa. Un plouf énorme. Tous les singes tom¬bèrent dans le lac, et périrent.

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