Méline n’a pas vu le temps passer, et il s’en est fallu de peu qu’elle rate son rendez-vous. C’est David qui, comme à son habitude, est apparu dans l’entrebâillement de la porte pour lui rappeler l’heure. Étonnée, Méline a relevé la tête, consulté sa •montre et poussé un cri.
-Mince!
D’une main fébrile, elle a saisi la souris de son ordinateur : fichier, enregistrer, démarrer, arrêter, ok.

Ensuite, elle a filé en faisant tout en même temps : la veste, le sac, le foulard, un détour par la compta pour déposer le dossier « Facturation », un sprint jusqu’à l’ascenseur tout en cherchant ses clés de voiture restées sur son bureau, demi-tour à droite, croise Bérengère qui attend toujours l’impression des épreuves et le lui rappelle en passant, promet d’y penser, récupère ses clés, essuie les sarcasmes de David sans broncher, re-sprint jusqu’à l’ascenseur dans lequel elle prend enfin quelques secondes pour se recoiffer.

Dans la rue, le temps est au beau fixe. Méline marche d’un pas rapide, salue l’épicier du coin et adresse un large sourire à Simone, qui tient le kiosque à journaux. Son tailleur trois-pièces l’empêche d’allonger le pas, elle se hâte par petites foulées rythmées tandis que ses talons hauts scandent la mesure en cadence. Mais lorsqu’elle tourne au coin de la rue Vaugirard, son cœur bondit dans sa poitrine : la silhouette coiffée d’un képi qui stationne devant sa voiture n’augure rien de bon.
– C’est bon, j’arrive. Je pars tout de suite! crie-t-elle en précipitant le tempo.
Le képi ne bronche pas et s’affaire sur son carnet.
– Voilà, voilà, je suis là, je m’en vais, désolée … poursuit Méline en arrivant à hauteur du policier tout en arborant son sourire 34 bis, celui auquel, en général, on ne peut rien refuser.
L’agent lève vers elle un sourcil indifférent, l’observe quelques instants puis, sans s’émouvoir, achève son opuscule.
– Moi aussi, déc1are-t-il enfin en arrachant d’un geste sec le feuillet du carnet.
– Quoi, vous aussi?
– Moi aussi je suis là, moi aussi je suis désolé, et moi aussi je m’en vais.
Machinalement, Méline s’empare du bout de papier qu’on lui tend, tandis que ses neurones travaillent à toute vitesse pour tenter d’échapper à l’amende.
– Je sors d’une réunion qui a duré plus longtemps que prévu, ment-elle avec sincérité. J’ai rendez-vous dans un quart d’heure chez mon cancérologue et mon budget est à sec. Vous ne pouvez pas me faire une fleur, juste une fois?
– C’est pas votre jour de chance, on dirait … grommelle l’agent en s’éloignant.
Méline le talonne de près. – Justement, soyez sympa …
– Ce sont les routiers qui sont sympas, ma petite dame. Moi, je suis agent de police et, par définition, je ne fais pas œuvre de charité.
– S’il vous plaît! tente-t-elle dans un ultime assaut de cajolerie.
Le policier poursuit sa route sans même prendre la peine de répliquer. Méline s’immobilise sur le trottoir, le cœur battant et les tempes en feu. Elle perçoit la colère monter du tréfonds de ses entrailles, annihiler toute réflexion; elle se sent bouillonner d’un brasier de fureur irréductible, indomptable et implacable. La rue se teinte de rouge, de rage, Méline a presque la sensation qu’une fumée dense et noirâtre lui sort du nez et des oreilles.
– Dis donc, poulet de mon cul! vocifère-t-elle à l’adresse du policier. Ta mère ne t’a jamais appris la politesse? Regarde-moi, quand je te parle!
La silhouette au képi s’est figée sur place, raidie en plein mouvement avant de lentement pivoter sur elle-même.
– T’as de la mélasse dans le cerveau ou quoi? poursuit Méline sans s’inquiéter de l’agent qui, cette fois, revient vers elle d’un pas pesant. Tu te crois fort avec ton petit carnet à la con, hein? Ça te sert de bite, c’est ça? Tu éjacules chaque fois que tu te gratouilles avec? Ce qui m’étonne, c’est qu’avec ta tronche de chancre mou, tu saches écrire! ajoute-t-elle en jetant un œil sur la contravention qu’elle tient toujours à la main.
À la vue du montant indiqué, Méline sursaute, hoquette, se contracte et déglutit.
– Quoi? hurle-t-elle alors de plus belle. Cent cinquante euros? Putain de bordel de merde, ça va pas, non?
– Vous pourriez surveiller votre langage! lui fait remarquer une mère qui passe à côté d’elle en tenant son gamin par la main.
– De quoi je me mêle, pétasse?

L’agent a ressorti son petit carnet et lui adresse un deuxième procès-verbal pour outrage à agent de police dans l’exercice de ses fonctions. La mère s’offusque et s’éloigne en pressant le pas.
– Si c’est pas malheureux d’entendre des choses pareilles!
– C’est ça, morue, casse-toi! aboie Méline, tandis qu’un attroupement commence à se faire autour d’elle.
Elle se tourne ensuite vers le policier, s’apprête à hurler d’autres insanités, mais soudain, chancelle en se prenant la tête entre les mains. II s’en faut de peu qu’elle ne vacille, se rattrape in extremis au capot de sa voiture sur lequel elle prend appui, les jambes en coton et le corps secoué de légers spasmes.
– Pour votre budget! déclare l’agent en lui tendant un second feuillet. Et maintenant, montez dans votre voiture et disparaissez avant que je vous emmène au poste. .

Méline n’entend plus rien. La rue vrombit d’un rugissement tonitruant, elle tente de reprendre ses esprits, de retrouver une stabilité encore trop précaire pour se redresser ou même lâcher le capot auquel elle s’agrippe comme si sa vie en dépendait. Agacé, le policier cale le procès-verbal entre le pare-brise et l’essuie-glace.
– Je vous donne deux minutes, ajoute-t-il sans s’émouvoir.
Puis il se poste résolument devant elle et croise les bras.
Méline hoche précautionneusement la tête et l’on devine que chaque mouvement la fait atrocement souffrir. Elle inspire une grande bouffée d’air, se redresse avec prudence, teste son équilibre, lâche le capot et marche d’un pas incertain jusqu’à la portière de sa voiture.
Ce n’est que lorsqu’elle est tout à fait installée sur son siège qu’elle parvient à dompter la tempête qui la dévore de l’intérieur. Les bruits s’atténuent, sa respiration se fait plus régulière, ses membres s’apaisent; Méline se calme peu à peu. Dehors, l’agent est toujours là, posté devant la voiture et, tandis qu’elle lui jette un regard souffreteux, il consulte ostensiblement sa montre.
Alors, honteuse et déconfite, Méline allume le contact et démarre aussitôt pour disparaître bien vite dans le flux de la circulation.
Barbara Abel.
Le bonheur sur ordonnance.
Fleuve Noir, 2009.

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