Charbon

Charbon

Nous nous chauffons au bois et au charbon.
Plus au charbon qu’au bois d’ailleurs et avant chaque hiver le camion de chez Aubert vient nous livrer. Des dizaines de sacs, en toile de jute crasseuse, portés par deux hommes au visage de ténèbres où seul le blanc des dents et des yeux jette un peu d’humanité, mais une humanité inquiétante, de tueur ou de dévoreur d’enfants. L’un au nom de Dieu nordique, Odin. Leurs mains à tordre des cous empoignent les sacs sur le plateau du camion, et d’un mouvement de reins, ils les basculent à demi sur leur épaule pour les descendre à la cave d’un pas régulier et lent. La tâche achevée, ils essuient la sueur de leur front d’un revers de main sale. Mon père leur propose un verre de rouge qu’ils sifflent cul sec, debout, sans mot. Briquettes ou boulets, ou bien encore en vrac. Le tas de charbon voisine avec le tas de pommes de terre. Les deux diminuent conjointement au fil des semaines. On peut ainsi mesurer l’épuisement de la saison froide. Dans la ville, de toutes les cheminées sort une fumée sombre, lourde, et qui peine à monter dans le ciel ou à s’y diluer. Souvent, il arrive même que celui-ci ne veuille pas d’elle et la rabatte vers le sol, c’est-à-dire vers nous autres. On étouffe alors dans cette brume asphyxiante dont les particules de suie se déposent partout, sur les jardins, le linge qui sèche, dans nos cheveux, sur la neige qui trouve là son contraire. On m’envoie pelleter. Je remplis le curieux seau en zinc de section carré à sa base et qui se rétrécit vers le haut tout en s’arrondissant. Je le remonte en le tenant à deux mains. Le fourneau attend, comme une bête affamée, qu’on veuille bien lui donner sa ration. Je soulève la trappe avec un crochet, fait rouler la matière noire dans la gueule rougeoyante. La chaleur atroce cuit la peau et parfois roussit un peu mes sourcils. Cochon grillé. Le poêle de marque Sou gland digère sa ration. Il se met à ronronner d’aise. Repu. J’ouvre mon cartable et commence à faire mes devoirs sur la table de la cuisine dans le parfum de la soupe du soir. Je suis bien. J’aime écrire et lire dans les cuisines. C’est pour moi le lieu essentiel, simple et sans façon, loin de toute raideur protocolaire. On n’a pas à paraître, ni à jouer là un quelconque jeu social. La cuisine connaît notre vérité profonde. Elle nous voit le matin avec notre visage mâchouillé par la nuit, et le soir quand, après une trop longue journée, nous baissons la garde, desserrons la ceinture, et montrons nos faiblesses. Les livreurs de charbon disparaissent à mesure que s’installe le chauffage central. Révolution. On a chaud proprement. Les caves ne sont plus noires de suie. Les ménagères n’ont pas à traquer la poussière. Des cheminées ne sortent que des bouffées transparentes qui ne sentent plus rien. On oublie l’odeur. On ferme les mines. On rebouche les carreaux. Le charbon disparaît de nos vies. Bien des années plus tard, je marche dans les rues d’une ville de Pologne. Katowice. C’est le mois de février. Il fait très froid. La nuit est tombée déjà. Je croise des silhouettes rembourrées sur les trottoirs, qui marchent vite, tête baissée et disparaissant sous de gros bonnets, des casquettes à rabats. Magasins pauvrement éclairés. Cafés peu engageants. Quelques ivrognes qui se querellent avec leur ombre. Et puis d’un coup, par un brusque courant d’air venu d’en haut et qui a raflé sur les toits tout ce qui pouvait y stagner, me voici dans la brume d’une fumée poussiéreuse et âcre, comme un peu verte ou jaune, qui vient irriter ma gorge et mon nez.

Charbon. Charbon que l’on brûle encore ici un peu partout, dans ce pays de mines exploitées. Odeur d’enfance et odeur de pauvreté, de tristesse aussi, comme si les particules noires de combustion illustraient les malheurs, petits ou grands, dommageables ou bénins, pérennes ou passagers, qui se déposent sur les vies humaines et les souillent.

Parfums.
Philippe Claudel.
Stock, 2012.

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