Extraits philosophiques

Autour de l’assiette

INTRODUCTION

La politique a horreur du vide. Si vous ne la comblez pas par de l’espoir, d’autres se chargeront d’y mettre de la peur.

Naomi Klein,

dans Dire non ne suffit plus

Je suis en colère.

D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours cherché à dépasser cette émotion. Je la trouvais inutilement toxique, dangereuse. Pourtant, aujourd’hui, j’ai de plus en plus de mal à la réprimer. Elle tambourine dans ma tête face aux violences décomplexées du système qu’on nous impose : un système qui nous divise pour mieux régner, creuse les inégalités et saccage le vivant. Face aux crises sociale, économique, sanitaire, écologique orchestrées par une minorité qui en tire profit, comment ne pas être en colère ? Car toutes ces injustices ne sont pas seulement indignes, elles sont d’autant plus révoltantes qu’elles sont évitables. Ce système intolérable n’est pas une fatalité. Et ça, c’est la bonne nouvelle. Nous n’allons pas laisser faire sans rien dire.

Commençons par explorer nos assiettes. Quand j’ai décidé il y a plus de vingt ans de m’engager pour plus de justice sociale, j’ai choisi le fil rouge de l’alimentation. La question de l’accès à une alimentation digne, saine, durable, choisie, abordable a toujours été centrale, que ce soit dans les missions humanitaires que je coordonnais en Afrique de l’Ouest et en Afrique de l’Est avec Action contre la faim, dans la campagne « Forêts et droits humains » que je menais chez Greenpeace international en Afrique centrale ou depuis plus de dix ans à Foodwatch, contre-pouvoir citoyen 100 % indépendant. Pourquoi ? Parce que notre alimentation se situe au carrefour de nombreux enjeux, qu’elle peut (ré)concilier : social, économique, de santé, pour nos écosystèmes. C’est un besoin fondamental. Et elle est au cœur des questions de pouvoir. Si vous contrôlez le système agroalimentaire, vous contrôlez les populations. Et c’est exactement ce qui arrive, sous la pression de lobbies bien rodés et sous la chape de plomb de politiques néolibérales acharnées. L’alimentation, c’est politique.

De plus, étudier ces rapports de force et de domination dans le modèle agro-chimico-alimentaire est une fenêtre sur le système tout entier de nos sociétés : un modèle qui écrase l’intérêt général, fabrique des peurs et accentue les discriminations. Toutes les discriminations. Quand on parle des violences contre le droit à l’alimentation pour toutes et tous, on parle de sujets fondamentaux, de dignité, de liberté et de démocratie. Toutes ces formes de violences, contre les femmes, contre les minorités, contre les pauvres avec tant de mépris de classe, contre les personnes racisées, contre celles et ceux qui ne sont pas assez comme ci, ou trop comme ça, sont les facettes d’un même système qui cherche à imposer ses règles, injustes.

Commençons donc, dans une première partie, par décrypter notre système alimentaire. Qui décide de ce qu’on mange ? À quel prix ? Avec quelles conséquences ? Les chiffres révèlent une réalité intenable. Intolérable. Tandis que plus de 730 millions de personnes dans le monde souffrent toujours de la faim, 2,5 milliards d’humains sont en surpoids à cause de la malbouffe. C’est 43 % de la population adulte sur terre. L’obésité mondiale a été multipliée par deux depuis 1990 et par quatre chez les adolescents. C’est la double peine d’un système agroalimentaire totalement inégalitaire, dominé par une poignée de multinationales et de géants de la grande distribution qui imposent leurs règles sous le regard complaisant et souvent complice des pouvoirs publics.

Dans ce jeu de dupes, les consommatrices et consommateurs sont souvent pointé·es du doigt comme responsables de leurs choix. Sauf qu’en réalité, ils et elles n’ont pas tant le choix que ça dans le système actuel… Dans les rayons, c’est le règne de la désinformation et la valse des prix totalement opaques. Mais surtout, le choix le moins cher mis en avant est trop souvent synonyme de malbouffe : des produits ultra-transformés, bon marché, riches en matières grasses, en sucres ajoutés et en sel. De véritables bombes à retardement caloriques, addictives, appauvries en fibres, en vitamines et en minéraux. En conséquence, les plus pauvres payent un prix encore plus fort, car plus les budgets sont serrés, plus il est difficile d’accéder à une alimentation de qualité. Les régimes alimentaires sains sont hors de portée pour 3 milliards de personnes dans le monde. En France, une personne sur trois n’a pas accès à une alimentation saine en quantité suffisante pour manger trois repas par jour. Et celles et ceux qui travaillent d’arrache-pied pour produire notre nourriture font partie des plus touché·es : un·e agriculteur ou agricultrice sur cinq vit sous le seuil de pauvreté dans notre pays.

Finalement, nous payons trois fois notre alimentation : il y a le prix à la caisse quand on fait ses courses, mais aussi les coûts cachés de ce système agroalimentaire, à deux niveaux : d’une part l’argent public injecté pour soutenir ce modèle à la dérive (subventions, niches fiscales…) et d’autre part les coûts liés à l’impact sur la santé et sur l’environnement. Une ardoise salée, nous y reviendrons.

 

La démocratie commence dans notre assiette: Votre pouvoir contre les dérives du système agro-alimentaire.
Karine Jacquemart.
Payot, 2026.

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