Faire un effort
Faites un effort !
(vous ne savez jamais ce que cela pourrait donner)
Quelle que soit la situation, quelles que soient les nouvelles, faites un effort, n’importe lequel, pour ne pas sombrer.
Comment en sommes-nous venus à assimiler l’effort à la crispation, à la souffrance, à la douleur, à l’associer au fait de serrer les dents et de pousser, alors qu’il n’est, au fond, que l’expression d’un élan de vie ? Sur mes carnets scolaires, j’avais toujours cette phrase stigmatisante : « Doit faire plus d’efforts. » En classe, quand je butais sur un exercice de mathématiques, mon instituteur me demandait encore un effort pour comprendre. L’effort m’était présenté comme un exercice redoutable. Je me crispais, je me tendais, j’essayais de le gratifier de cet effort… mais je ne comprenais pas ce qu’il me demandait. J’étais prêt à l’accomplir, cet effort, mais je ne savais ni de quoi il s’agissait ni comment m’y prendre. Je n’avais pas le mode d’emploi et j’étais, de ce fait, impuissant.
Nous résistons de plus en plus à l’effort à cause… d’une faute philosophique fondamentale. Commençons par ôter à ce mot les oripeaux dont nous l’avons affublé et revenons au vrai sens du terme. L’effort est assimilé à la douleur, à la négativité. Or, l’effort est ce qui nous sort de l’immobilité, donc de l’impuissance. Notre premier effort le matin est de sortir du lit. Ce faisant, nous cessons d’être emprisonnés dans notre situation de dormeur : notre effort nous ouvre le champ des possibles de la journée. Par la suite, tout au long de cette journée, tout au long de notre vie, nous allons fournir des efforts : pour appeler un client récalcitrant, pour terminer un dossier compliqué, pour préparer le repas du soir. Bien sûr, on peut toujours les voir comme autant d’actes pénibles, mais ils sont aussi ce qui va nous permettre d’advenir, de nous construire, de nous élaborer en lien avec l’autre.
La bonne nouvelle est que, grâce à ces efforts, le réel nous répond. Le client récalcitrant n’a peut-être pas encore donné son accord, mais il m’a donné mieux encore, une très bonne idée que je vais mettre en œuvre. Le dossier que j’ai fait l’effort de boucler révèle un nouveau chemin très prometteur. Et au dîner, mon conjoint a pu refaire la paix avec l’un de nos voisins. Mon effort a toujours un effet vertueux : il accomplit. Grâce à lui, je m’unis au monde, au réel, je scelle une alliance avec eux pour qu’ensemble quelque chose ait lieu et se donne. J’ai résisté à l’inertie qui ne m’aurait laissé que les yeux pour pleurer.
Quand je consens un effort pour comprendre un texte ardu, le texte finit par s’ouvrir à moi, chose qui ne serait pas arrivée si j’avais d’emblée baissé les bras devant la difficulté. Mon effort était juste. Par lui, j’ai cessé d’être obsédé par moi-même pour m’intéresser à autre chose que moi. Tel est l’acte fondateur de toute résistance : on s’oublie, on fait attention, on permet à la réalité de se déployer.
Fabrice Midal.
Empêcher que le monde ne se défasse.
Versilio, 2026.

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