Convergences

Plus j’avance dans la vie et plus s’affirme en moi la conviction selon laquelle il ne peut y avoir de changement de société sans un profond changement humain. Et plus je pense aussi – et c’est là une certitude – que seule une réelle et intime convergence des consciences peut nous éviter de choir dans la fragmentation et l’abîme. Ensemble, il nous faut de toute urgence « prendre conscience de notre inconscience », de notre démesure écologique et sociétale, et réagir. Mais il faut être clair : il ne s’agit pas de se goberger d’alternatives et de croire naïvement que ce réveil résoudra tout pour l’avenir.
La fédération et la concordance des consciences auxquelles nous aspirons font logiquement suite à l’appel à « l’insurrection des consciences » que nous avions lancé il y a maintenant presque quinze ans comme slogan à ma campagne en vue de la présidentielle de 2002 et qui a depuis lors reçu un véritable écho.
Si l’on observe la géopolitique actuelle, si l’on pose la question de savoir où en sont les humains à l’égard de leurs congénères et de leur planète-patrie, on est obligé de faire le triste constat d’une catastrophe déjà engagée dont l’ampleur sera considérable si rien n’est fait pour inverser le cours de l’Histoire. Nous sommes à l’évidence dans une démarche suicidaire. Le service rendu à la mort est beaucoup plus important que celui qui est rendu à la vie. Partout, on s’escrime à détruire la vie et la mort est bien servie par un arsenal de guerre inouï. Nous sommes manifestement restés enlisés dans la phase infantile de notre évolution. Je tiens à souligner : infantile et non enfantine. L’innocence et la candeur de l’enfance offrent une beauté qui nous émeut lorsque nous regardons l’enfant que nous fûmes tous tandis que l’infantilisme est une pathologie liée à l’immaturité.
Au vu du chaos planétaire, on pourrait presque dire que nous sommes en train de préparer l’effondrement et d’universaliser l’enfer. On m’objectera qu’en regard du passé, tout ne va pas si mal même si la consommation d’anxiolytiques bat des records. Le recours à des artifices pour exorciser une tristesse latente et un profond mal-être montre en tout cas que nous avons édifié une société dans laquelle la joie et le bonheur sont ensevelis sous le plaisir industrialisé. L’adulation extravagante des stars et la course forcenée à la consommation et aux divertissements confirment que nous sommes comme dans une cour de récréation avec ses engouements sporadiques qui dissimulent de sordides enjeux, le plus souvent financiers.
Si l’humanité était évoluée, elle reboiserait les déserts, prendrait soin de sa planète et de ses habitants et interromprait toute course aux armements. Même l’agriculture qui est censée entretenir la terre nourricière contribue à la détruire.
En tout et partout, on sacrifie la planète au lucre sans se préoccuper du lendemain.
Je ne crois pas aux institutions où chacun se circonscrit et s’enferme dans sa logique propre qui n’est pas celle du voisin.
Depuis des siècles, à l’intérieur même des trois monothéismes et des diverses religions, se développent des conflits et des oppositions en apparence irréductibles qui montrent que l’intelligence manque cruellement à l’appel. Toutes les religions proclament que la Création est l’œuvre de Dieu mais toutes sont quasiment absentes quand il s’agit d’en prévenir la profanation.
Devant un tel constat, on peut raisonnablement s’interroger sur notre degré d’éveil.
Existons-nous vraiment ou nous laissons-nous vivre au gré du temps ?
L’humanité est fragmentée par ses races et ses cultures, ses philosophies ou ses cultes qui tous imaginent détenir la vérité suprême.
Or, « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » a dit le grand Socrate. Voilà la vérité : nous ne savons rien. Rien d’essentiel. Nous savons faire voler des masses de ferraille, nous savons accomplir des prodiges, voire des miracles, dans le domaine de la phénoménologie mais ceux-ci ne sont pas scrutés par le prisme de l’intelligence. Pourquoi diable avons-nous donc tant d’aptitudes et un comportement aussi sot et aussi destructeur ? L’origine même de ce mal interroge les consciences. Atterré par la violence humaine, Jean-Marie Pelt n’hésitait pas à invoquer Satan, l’esprit qui divise. Pourquoi ne comprenons-nous pas que le mal fait du mal ? D’où nous vient cette férocité absurde et vaine ? Nous ne pouvons même pas accuser notre animalité première puisque l’animal ne fait pas de mal. Si j’étais un animal, je serais d’ailleurs vexé qu’on me compare à un humain. On n’a encore jamais vu une espèce animale qui se détruise elle-même. Je le rappelle souvent, le lion dévore l’antilope mais il ne thésaurise pas, ne crée pas de banque d’antilopes. La vie se donne à la vie et c’est tout.
Le comportement humain est au fond obscur et obscurantiste. La quête éperdue de sécurité qui naît de la conscience du caractère éphémère de la vie est un sujet d’angoisse que, depuis des lunes, on essaye d’exorciser de mille manières. On ne sait plus comment pousse une carotte mais chacun sait qui a gagné le dernier match de football ou quelle est la dernière application pour Smartphone. Il y a dans cette perpétuelle quête de divertissement quelque chose d’hypnotique et de soporifique, voire de crétinisant.
Puisque le progrès-prometteur-de-tout est aussi défaillant que les systèmes du passé, puisque le bonheur escompté n’est pas au rendez-vous, il nous faut nous libérer des théories et des dogmes dans lesquels nous nous trouvons séquestrés et nous mettre à l’écoute des utopies qui sont les antidotes que le corps social engendre tout naturellement et engager une vraie réflexion collective, loin de tout prêchi-prêcha. Il ne s’agit pas de faire de l’angélisme et de croire que toutes seront porteuses d’avenir ou qu’elles sont, par définition, exemptes de risque d’échec ou de dérive totalitaire. Trop d’associations humaines commencent dans l’euphorie du « Dieu soit béni ! » pour s’achever, comme disent les paysans, dans l’amertume du « Que le Diable t’emporte ! » pour qu’on se berce d’illusions à cet égard. Il s’agit bien de coopérer et d’imaginer ensemble, en conscience et dans le respect, le monde dans lequel nous voulons évoluer et nous accomplir.
En appelant à se libérer du vécu et du connu – « libère-toi de toi-même » –, Jiddu Krishnamurti a posé une réflexion proprement géniale. Il déploie une maïeutique qui me renvoie d’abord à moi. C’est la clef du « connais-toi toi-même » des Grecs mais aussi celle de la réussite de la coopération. Si l’on commençait par expliquer aux enfants qu’ils sont des frères et des sœurs et qu’ils doivent s’entraider plutôt que d’entrer dans une compétition stérile, si on leur enseignait la beauté de la matière plutôt que de les formater pour en faire des prédateurs et des consommateurs, si on leur inculquait le respect et l’intelligence de leur propre corps – j’aime à rappeler qu’il n’y a pas un bouton marche/arrêt sur lequel j’appuie et que ma physiologie fonctionne sans mon approbation – on pourrait commencer à poser les prémisses d’un radical changement de fond.
Nous sommes un miracle – ou, à tout le moins, nous sommes issus d’un miracle – et, même si nous ne devons pas en retirer une quelconque vanité, nous devrions tous être d’abord sensibles à cette exceptionnalité.
On ne peut aspirer à l’éveil des consciences et à la convergence des âmes sœurs qu’en sortant des conditionnements premiers qui sont ceux de nos milieux d’origine et parfois de nos familles. Mais, j’y reviens, le premier maillon de cette convergence, la conditio sine qua non de la réussite, c’est le changement personnel. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde », disait très bien Gandhi. Il ne s’agit pas de changer pour changer mais de se mettre en chantier et de se prendre comme objet de ce qui doit changer en moi afin que le monde change positivement. Toute tentative d’évolution menée sans ce préalable s’expose invariablement à l’échec.
Le message fondamental de celui qu’on appelle Jésus est l’amour. Et plus que jamais, il se vérifie aujourd’hui que rien d’autre n’est en capacité de changer la société. C’est l’injonction suprême.
L’éveil, le changement humain et la convergence des consciences ne pourront pas se faire sans que nous puisions dans cette immense et décisive énergie.
En acceptant de me prêter au jeu de cet abécédaire intime et un peu hétéroclite, tout en revenant sur des rencontres qui ont jalonné mon existence, j’ai essayé, sans prétention aucune, de baliser en pointillé ce chemin difficile dont la triste actualité nous montre qu’il devient un impératif.
Je remercie chaleureusement mon grand ami Bernard Chevilliat de m’avoir permis de mener à bien cette méditation que, en toute humilité, j’espère éclairante.

Pierre Rabhi.
La convergence des consciences.
Les passeurs, 2016.

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