Extraits philosophiques

Réveil

Ainsi, l’ère nouvelle se manifeste à la fois par des progrès matériels formidables et des périls mortels dus à ces progrès. Un tel lien est évidemment incompréhensible aux esprits unilatéraux.
Cette ère nouvelle est marquée par des incertitudes en chaîne sur le présent et l’avenir. Nous sommes contraints à une navigation dans l’incertain, ce qui signifie le renoncement à toute conception linéaire de l’histoire. L’action de gouverner est une action « au gouvernail », l’art de diriger est un art de se diriger dans des conditions incertaines qui sont devenues dramatiques. Le principe premier de l’écologie de l’action nous dit que tout acte échappe aux intentions de l’acteur pour entrer dans le jeu des inter-rétroactions du milieu, et l’acteur peut déclencher le contraire de l’effet souhaité.
L’ère nouvelle nous contraint, comme l’écrit Bruno Latour, à « atterrir », c’est-à-dire à nous centrer sur notre Terre, Terre de la vie et Terre des hommes, inséparablement. Par là, nous sommes invités à une prise de conscience permanente de la communauté de destin du genre humain, qui est en même temps une communauté de péril.
La planète est en détresse : la crise affecte l’humanité entière, entraîne partout des ruptures, fait craquer les articulations, rallume les guerres, détermine les replis particularistes ; la vision globale et le sens de l’intérêt général sont ignorés. Civiliser la Terre, transformer l’espèce humaine en humanité devient l’objectif fondamental et global de toute politique aspirant non seulement à un progrès, mais à la survie de l’humanité.
Grandeur et faiblesse de l’esprit humain
Tout ce qui se joue dans l’économie, dans la politique, dans l’action, dans la société se joue fondamentalement et préliminairement dans l’esprit humain1.
L’esprit humain a surdéveloppé ses pouvoirs sur le monde physique et sur le monde vivant, mais sous-développé ses pouvoirs sur tout ce qui est humain.
Nous croyons posséder les recettes du développement alors que nous sommes possédés par un mythe techno-économique.
Nous poursuivons le rêve de maîtrise alors que, comme le disait Michel Serres, il s’agit maintenant de maîtriser la maîtrise. Le progrès matériel ne fait pas qu’occulter les catastrophes, il les prépare.
Nous pouvons anesthésier des douleurs physiques, endormir par des drogues des douleurs psychiques, cela nous rendra dépendants des anesthésiques et des drogues.
Nous ne serons jamais maîtres du chagrin et de la mort.
Pascal avait raison : les grandeurs de l’homme ne doivent pas occulter ses infirmités, ses forces ne suppriment pas ses faiblesses et comportent elles-mêmes une immense faiblesse. La puissance sans conscience fait de nous des impuissants. Puissance sans conscience n’est que ruine de l’âme.
Notre éducation nous a inculqué un mode de pensée incapable de relier les connaissances pour affronter les complexités de nos vies, de nos sociétés, de notre histoire, de notre temps. Les conceptions unilatérales, donc partielles, dominent les esprits. Alors que sans cesse l’inattendu arrive, il est rapidement anesthésié. On est incapables de concevoir les ambivalences, les ambiguïtés et les contradictions des progrès scientifiques, techniques et économiques que notre logique, et par conséquent notre rationalité restreinte, occulte. La connaissance par le calcul (statistiques, sondages, taux de croissance, PIB), au lieu d’être auxiliaire, est devenue prépondérante. L’innovation technique – de l’intelligence artificielle aux manipulations génétiques – est toujours vue comme une solution alors qu’elle est en même temps problème. La science, oracle de la modernité, est incertaine et partiellement parasitée par les pouvoirs d’argent. Et quand nous dénonçons les puissants de la finance, nous devrions voir qu’ils sont eux-mêmes mus par une puissance anonyme supérieure : une démesure insensée a pris possession des possédants.

Edgar Morin.
Réveillons-nous !
Denoël, 2022.

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