Responsable de sa vie

Lâcher prise et acquiescer à l’être ne signifient pas qu’il faut subir sa vie et se cantonner dans une attitude de complète passivité. Accepter le donné de la vie et accueillir les imprévus de l’existence nous incitent au contraire à nous impliquer totalement. Cette implication est un mélange subtil d’abandon et d’engagement, de passivité et d’action, de réceptivité et de prise d’initiatives. La vie demande un engagement. Si nous l’abordons sur la pointe des pieds, avec la crainte de nous y investir entièrement, pleinement, nous courons vers les échecs et nos bonheurs ne seront que tièdes. Cela est vrai à tous les niveaux : un sportif ou un artiste qui aspire à s’épanouir dans sa discipline n’a pas d’autre choix que de s’impliquer de tout son être. Celui ou celle qui s’engage en hésitant dans une relation amoureuse peut être assuré que cette relation n’aboutira pas. Il en va de même sur le plan professionnel ou celui des études : lorsqu’on ne fait son travail qu’à moitié, sans vraiment s’y appliquer, on n’en tire aucune satisfaction. Une vie réussie est toujours le fruit d’un engagement, d’une véritable implication dans tous les domaines de l’existence.
Nous sommes responsables de notre vie. Il nous appartient de développer les capacités que nous avons reçues, de corriger un défaut, de réagir de manière appropriée aux événements qui surviennent, de nous lier aux autres ou de vivre repliés sur nous-mêmes. Nous sommes en charge de notre bonheur et de notre malheur. Cette attitude est aux antipodes de la position victimale malheureusement très répandue. Certaines personnes ne se sentent en effet responsables de rien : tout ce qui leur arrive est la faute des autres, de la malchance, de l’État. C’est toujours de l’extérieur que vient le mal et c’est toujours de l’extérieur qu’elles attendent la solution. Elles gémissent sur leur sort au lieu de se prendre en main, refusent de voir leur responsabilité dans ce qui leur advient et attendent systématiquement un secours de l’extérieur. Cette déresponsabilisation provient, en grande partie, d’un manque d’intériorité et de conscience de soi.
En Occident, pendant des siècles, la religion a pu servir d’alibi et nourrir cette déresponsabilisation. Nombre d’individus s’en remettaient au clergé pour expliquer la cause de leurs peines et prendre soin d’eux. Le diable était à l’origine de tous les maux, les sacrements réparaient les âmes et l’Église prenait en charge les principaux besoins sociaux : éducation des enfants, soins des malades, accompagnement des individus lors des grands moments de la vie : naissance, mariage, mort. Au cours des deux derniers siècles, l’Église a progressivement perdu cette emprise sur les consciences et sur la société, et l’État a pris en partie le relais : les écoles et les hôpitaux se sont laïcisés comme les grands rituels de la vie. C’est ainsi que pour nombre d’individus, l’État-Providence a remplacé l’Église-Providence. Ils attendent désormais tout de lui et se placent en position de victimes dès qu’un malheur arrive : tel secteur de production agricole ou industriel est en crise ? C’est à l’État de trouver des solutions, alors que les politiques publiques ne sont parfois pour rien dans une crise économique sectorielle. Une catastrophe naturelle survient ? On appelle toujours l’État à la rescousse, même si on a délibérément choisi de construire sa maison dans une zone dangereuse ou inondable. Une ex-otage n’hésite pas à demander à l’État de l’indemniser de plusieurs millions d’euros au vu du préjudice subi, alors qu’on l’avait mise en garde contre les dangers encourus et qu’elle n’en avait eu cure. Nous voyons tous les jours à l’œuvre cet esprit de victimisation-déresponsabilisation qui imprègne nos mentalités.

Le philosophe Jean-Paul Sartre a fort justement lié les notions de liberté et de responsabilité. « Nous nous revendiquons libres et nous sommes d’ailleurs liberté, a-t-il expliqué, en 1946, dans son ouvrage, L’existentialisme est un humanisme. Nous affirmons, y ajoute-t-il, que c’est la liberté qui donne sens à notre vie, mais nous devons alors assumer le corollaire de cette liberté qui nous ouvre à tous les possibles : la conscience du fait que la responsabilité totale de notre existence repose sur nos épaules, avec la part d’angoisse que ceci implique14. » Un siècle plus tôt, dans son roman Les Frères Karamazov, l’écrivain russe Fedor Dostoïevski avait illustré de manière saisissante cette angoisse qui pousse nombre d’individus à aliéner leur liberté à une institution toute-puissante qui prendra en charge leurs besoins primaires les plus essentiels : manger, se loger, être soigné, vivre sur un chemin moral balisé. Il se livrait à une critique radicale de l’institution ecclésiale qui a su tirer parti de cette angoisse de l’être humain pour dominer les individus en leur apportant la sécurité en lieu et place de la liberté christique, et son analyse préfigurait la montée des États totalitaires du XXe siècle. Lorsque les individus ont peur, ils abandonnent leur liberté à un pouvoir fort. Ils se déresponsabilisent totalement. À l’inverse, ceux qui sont prêts à assumer les conséquences de la liberté ont conscience qu’ils sont véritablement responsables de leur vie. Ils n’exigent pas une sorte d’« assurance tous risques » contre les aléas de la vie. Ils assument les conséquences de leurs actes et savent que la meilleure réponse à un obstacle extérieur incontournable est une réponse intérieure : un lâcher-prise qui rend l’obstacle moins lourd parce que librement accepté, mais aussi éventuellement susceptible d’être surmonté par une initiative personnelle appropriée. Ils savent que la solution est en eux et non à l’extérieur. Qu’ils sont responsables de leur bonheur présent et futur.

Frédéric Lenoir.
Petit traité de la vie intérieure.
Plon, 2011.

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