Extraits philosophiques

Astérix

Mais comment vote Astérix ?
« Pour les Français, l’homme de droite c’est un grand maigre, de Gaulle, Giscard, Chirac. L’homme de gauche un moyen replet, Mitterrand, Chevènement, Hollande… et le communiste, un petit gros. »
Patrick Besson
Astérix, pff ! on connaît par cœur. Idéfix le petit chien, le gros Obélix, le péniblissime Assurancetourix, barde instituteur et souffre-douleur patenté, le sage Panoramix, le druide, et bla et bla et Falbala. On ne va pas tous les énumérer, ils sont 59 au total, tous gaulois, et presque tous citoyens d’un fameux petit village situé à l’ouest de la Gaule.
Leur profil ? Moustachus, rigolards et bagarreurs. Comme Aurélie Filippetti, qui demandait à Michel Sapin entre les deux tours des primaires socialistes d’octobre 2011 « … il faut qu’on cogne ? », et à qui Sapin répondait gêné « Tu sors du village d’Astérix ou quoi ? »
Face à eux, les non moins célèbres Romains. On en décompte 70, essentiellement des légionnaires, des centurions et même des généraux qui obéissent à « Jules ». Jules César lui-même.
Ces Romains sont les ennemis favoris, voire préférés, desdits Gaulois. C’est contre eux qu’ils résistent sans faiblir et sans renoncer. Normal : ils sont ir-ré-duc-ti-bles. Rapport à la potion magique of course, fabriquée dans un grand chaudron par Panoramix, mais aussi à leur fichu caractère et leurs nombreuses facéties.
À première vue, le débat est simple, d’un côté on a les envahisseurs, que l’on pourrait désigner du terme plus contemporain de colonisateurs, de l’autre les opprimés, les Gaulois.
Ici donc, les Romains. Conquérants, guerriers, hégémoniques, ils annexent les terres qu’ils traversent et y imposent leur style de vie à la romaine : un monde absolutiste et autoritaire où l’ordre, la hiérarchie et l’argent sont rois ; d’ailleurs, les Romains commercent et collectent l’impôt, c’est dire. Ils sont capitalistes, Jacques de Guillebon n’hésite pas à employer le terme de « grand capital gallo-romain » (Astérix l’irréductible, hors-série no 21 du Figaro, octobre 2005). Les Romains sont donc de droite, dis donc.
Là, les Gaulois, des espèces de gauchos, des rebelles frénétiques. Ils s’autogèrent dans la bonne humeur, refusent toute ébauche de capitalisme : ils ne travaillent pas, ils bricolent vaguement, ils vivent de la chasse et de la cueillette, mais juste pour leurs petits besoins et leurs grands festins, pas plus. Ils ne battent pas monnaie et se fichent de la richesse comme de leur premier sesterce. Leur village ressemble à une espèce de communauté sympa et hyper cool où il fait bon vivre, où l’on partage tout et où la vie s’organise avec d’étonnants conseils improbables orchestrés par leur chef, Abraracourcix, et généralement conclus par un banquet maousse où Astérix et ses potes se gavent de sangliers rôtis. (Enfin presque, Obélix… — OUI, on sait !). Quoi d’autre ? Rien. Ah ! si, ils résistent, on l’a dit !
Nicolas Rouvière, le spécialiste d’Astérix, maître de conférences en littérature à l’université Grenoble-I et auteur d’Astérix ou les lumières de la civilisation (éd. PUF, 2006) et d’Astérix ou la parodie des identités (éd. Flammarion 2008), conceptualise le phénomène au poil : « La valeur principale qui domine [dans le village gaulois] demeure la lutte contre l’impérialisme et la défense des libertés individuelles et collectives face à toute logique d’oppression et d’uniformisation forcée. »
Pour preuve, ces Gaulois pourtant casaniers, Astérix et Obélix en tête, n’hésitent pas à quitter parfois leur village adoré pour aller sauver les uns ou les autres du tyran romain jusque dans des contrées lointains… Complètement Che, ces Gaulois ?
Why not ? Antoine Buéno nous a bien révélé, dans son Petit Livre bleu, que les belges Schtroumpfs étaient total fascistes, et leur village de champignons, perdu au cœur de la forêt noire, un archétype d’utopie totalitaire empreint de stalinisme et de nazisme…
Les Gaulois gauchos ? Okay, mais « chos » comme chauvins, voire carrément xénophobes. Il n’y a qu’à écouter l’ancien Agecanonix quand il dit : « Moi, les étrangers ne me dérangent pas tant qu’ils restent chez eux. » Michel Serres les a carrément taxés d’être « fascistes et semi-nazis » dans une chronique sur France Info (18 septembre 2011). Ce qui a d’ailleurs suscité une sacrée polémique, puis ses excuses auprès des auditeurs offusqués.
Contradiction ? Non, définition…
Alain Duhamel l’explique très clairement dans l’avant-propos de son ouvrage Le Complexe d’Astérix, (éd. Gallimard, 1985) : « … Une œuvre de sciences politiques de première importance : Astérix le Gaulois. Goscinny et Uderzo ont su, mieux que quiconque depuis Tocqueville, résumer en leur héros tous les traits qui forment le tempérament politique français. Batailleur, cyclothymique, courageux, ironique, râleur, généreux mais chauvin, actif mais ombrageux, intelligent mais farouchement individualiste, épris de prouesses et de gloire, sceptique devant les puissants, allergique au conformisme, farouchement attaché à son village et persuadé que rien au monde ne saurait l’égaler, intrépide et superstitieux, enthousiaste, puis découragé, sentimental et misogyne : c’est toute la politique française. »
Nous y voilà ! Astérix et sa bande sont simplement à l’image des Français (ou le contraire au choix). Ni de gauche, ni de droite, mais à gauche et à droite… La seule fois où ils ont dû se départager entre deux chefs en lice pour le pouvoir (Le Grand Fossé, 1980), l’un, Tournedix, élu par le côté gauche du village, et l’autre, Ségrégationix, élu par le côté droit du même village, c’est l’amour qui a gagné. Le fils de l’un épousant la fille de l’autre, et raflant au passage le mandat suprême et le cœur de la belle Fanzine. L’engagement politique d’Astérix et des Gaulois ne va décidément pas très loin… Il semblerait d’ailleurs que Goscinny et Uderzo se soient toujours défendus d’exprimer une quelconque préférence politique dans leur œuvre. « Nous sommes des comiques qui n’avons qu’un seul désir, une seule vocation : amuser les enfants et ceux qui le sont restés ! », aurait affirmé le sieur Uderzo.

Tintin est-il de gauche ? Astérix de droite ?
Patinier, Jérémy.
Éditions de l’Opportun, 2012.

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