La ferme
Goupil, le renard, n’avait pas très bonne réputation. Chacun à la ferme du Lac le savait intelligent, et même lettré – il s’en cachait, plus par goût du mystère que par modestie. Mais on savait aussi qu’il passait le plus clair de son temps à ourdir des ruses à son avantage, mentait volontiers et était un grand disciple de Machiavel. Tout en professant l’innocence et protestant en toute occasion contre l’indigne réputation que de mauvais conteurs avaient formée pour le diffamer, lui et ceux de sa sorte, il s’adonnait discrètement à de petits larcins, gobant ici un œuf, chipant là une grappe de raisins, vidant le contenu d’une jatte d’eau fraîche réservée à un autre. Pourtant, il rendait des services aux uns et aux autres, et l’utilité qu’il savait avoir pour chacun faisait oublier les incartades dont il se rendait coupable auprès de la collectivité.
Ce matin-là, Goupil était de très bonne humeur. Il adorait ces moments où l’hiver capitule enfin face à la saison nouvelle. La brume qui s’élevait du sol en ces premières lueurs de l’aube n’était déjà plus cette vapeur grelottante des jours les plus froids, mais la première respiration d’une nature qui s’éveille. Signe qui ne trompait pas, les hirondelles étaient rentrées de leur lointain voyage afin de ne rien perdre des beaux jours qui commençaient. On les avait vues la veille tournoyer dans le ciel au moins autant pour gober les moucherons que pour manifester leur excitation. Sur les branches des arbres, certains bourgeons parmi les plus hardis avaient commencé à se déployer, affichant avec insolence leur certitude qu’il ne gèlerait plus. Bientôt, les animaux allaient sentir au creux de leurs reins l’appel impérieux de la reproduction.
Oui décidément, le soleil qui commençait à peine de poindre à l’horizon était le bienvenu. Goupil se retint de siffloter pour ne pas attirer l’attention, alors qu’il utilisait sa branche habituelle pour passer au-dessus du mur de la cour et y descendre discrètement. La chasse n’avait pas été très fructueuse depuis quelques jours, et il avait l’estomac aussi vide qu’une vieille coque de noix. Il avait une furieuse envie d’aller laper un peu de lait tout chaud. Il savait qu’à cette heure le fermier était en pleine traite et laissait souvent quelques seaux tout juste remplis dans un coin avant de les verser à l’abri dans une grande cuve. Il fut déçu de voir que la porte était fermée et que la traite n’avait pas encore eu lieu. Il entendit Louis sortir de la porcherie mitoyenne et n’eut que le temps de s’aplatir derrière un vieux tonneau. À l’aide d’une corde en chanvre, Louis tirait le cochon Nabucco qui le suivait avec des grognements.
Le fermier l’emmenait directement au bastion, une petite rotonde en pierre percée de fines meurtrières située au coin des deux murs de la cour. L’endroit servait il y a très longtemps de poste d’observation et de défense, mais avait depuis été converti en remise. Aucun animal ne pouvait voir le bastion sans frémir : chacune le savait, c’était là que Louis entreposait ses outils d’abattage et qu’il emmenait le cochon quand son heure était venue. Afin de ne pas affoler les autres animaux, Louis estimait préférable d’isoler la future victime le jour précédent. Lorsque le moment était venu, tous les animaux étaient enfermés dans leurs porcherie, étable, écurie et clapier respectifs, afin qu’ils n’assistent pas à l’abattage proprement dit.
Nabucco était une figure parmi les animaux de la ferme. Son grand âge – près de seize ans, beaucoup plus disaient certains – en faisait l’une des références dès que l’on parlait de longévité. Chez les moutons, « Tu ne risques pas de vivre aussi longtemps que Nabucco » était une expression habituelle quand on voulait reprocher l’imprudence d’un membre du troupeau. Il était la mémoire de la ferme, et on venait souvent le consulter pour lui demander à quel moment telle pluie avait failli inonder l’enclos des moutons, ou quand l’orage avait foudroyé le grand amandier. Le vieux verrat était aussi adoré pour sa bonhomie. La lenteur de son esprit s’était toujours traduite par une bienveillance universelle. Comme le ravi de la crèche que Louis rangeait sur la cheminée de son salon à Noël, Nabucco n’ouvrait le groin que pour se féliciter de tout et manifester son admiration de tous. Sans qu’on sache s’il s’agissait d’une galanterie affectée ou d’une naïve expression de sa pensée, Nabucco s’attirait l’amitié de toutes les femelles en louant la toison soyeuse d’une brebis, le pelage immaculé d’une chèvre ou le plumage lisse d’une poule.
Goupil fila ventre à terre dans l’écurie où le cheval se réveillait à peine – comme il dormait debout, il est vrai qu’il n’était pas toujours facile de savoir s’il était réveillé ou non.
Randy – c’était son nom – fut effondré de la nouvelle. C’était un puissant cheval de race comtoise dans la force de l’âge qui avait été acheté alors qu’il n’était qu’un poulain. Sa fonction principale était de tirer la charrette du fermier lorsqu’il allait au village, mais il assurait aussi les durs travaux des champs. Le dimanche, Louis aimait mettre une selle sur son dos et le monter pour faire un tour de son domaine. Ces jours où il aimait jouer au seigneur médiéval, le fermier s’accoutrait bizarrement avec une chemise à jabot, une vieille veste cintrée et une bombe râpée enfoncée sur la tête.
Oliver Babeau.
La nouvelle ferme des animaux.
Les belles lettres, 2016.

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