Infinie solitude
J’ai franchi le portail du collège Saint-Exupéry. C’était un matin de septembre. Ciel gris, rues désertes. J’avais couru pour ne pas être en retard. La sonnerie de 8 heures a retenti, je me suis bouché les oreilles et suis resté planté au milieu de la cour, grimaçant, ma sacoche en bandoulière, jusqu’à ce que le bruit s’arrête.
J’aurais voulu arriver plus tôt, mais le RER n’avançait pas ; quelqu’un avait même tiré la sonnette d’alarme. On avait mis plus d’une heure pour arriver jusqu’à la gare de Mantes-la-Jolie. À bout de nerfs et trempé de sueur : ainsi commença ma vie de prof.
— Avancez !
La voix venait du bâtiment vitré, là-bas, où je discernais une silhouette. Je me suis approché, il y avait un guichet derrière lequel une femme faisait de grands gestes. Je n’entendais rien, elle n’avait pas branché le micro, elle semblait exaspérée ; j’ai haussé les épaules, puis elle a fait coulisser la vitre et s’est mise à hurler : j’étais beaucoup trop en avance, il n’y avait personne, la réunion de prérentrée ne commençait qu’à 9 heures.
J’ai attendu sur un banc, côté pelouse, sous les marronniers, et me suis allumé une cigarette. Un merle sautillait derrière moi ; il grattait l’herbe à la recherche d’insectes et se figeait de temps en temps pour m’observer. Le bruissement des feuilles mortes sous ses pattes était agréable ; de petits éclats gris-bleu scintillaient dans l’air : j’ai repris mon souffle.
J’avais mis une heure et demie pour venir jusqu’ici. Heureusement que j’avais prévu large : départ de Deuil-la-Barre à 6 h 30, changement à Paris-Saint-Lazare, nouveau trajet jusqu’à Mantes-la-Jolie, puis un quart d’heure de marche entre la gare et le collège. Vu le caractère aléatoire des transports, il fallait que je prenne mes dispositions pour les prochains jours.
La femme de l’accueil a déboulé comme une furie, c’est le bruit de ses savates qui m’a fait lever la tête ; elle s’est précipitée sur moi et m’a arraché la cigarette de la bouche en hurlant que c’était une honte : il était interdit de fumer, on était dans une école, il y avait des enfants.
La grille s’est ouverte, une voiture s’est garée sur le parking réservé à l’administration. Il était 8 h 30. Un type tout maigre en costume avec un chapeau sombre est sorti de la voiture, suivi d’une femme blonde aux cheveux courts qui portait des lunettes à grosses montures. Elle boitait. Les portières ont claqué, ils sont passés devant moi en m’ignorant, puis le type a rebroussé chemin jusqu’à la voiture ; là non plus, il ne m’a pas regardé.
La femme, quant à elle, s’est dirigée vers le bâtiment vitré où je l’ai vue embrasser très chaleureusement la dame de l’accueil ; puis le type au chapeau les a rejointes avec une liasse de papiers, et à ce moment-là, ils se sont tournés vers moi. Je ne sais pas lire sur les lèvres, mais il est clair qu’ils me prenaient pour un idiot.
Le merle continuait à arpenter la pelouse. Je dis « pelouse », mais c’était un bout de terrain pelé, avec juste un peu d’herbe. D’ailleurs, tout me semblait triste : les bâtiments, le parking, le ciel gris, et puis ces gens qui me traitaient comme un chien.
J’ai eu l’envie folle de déserter. Après tout, si je rentrais chez moi, qui s’en apercevrait ? J’ai souri tout seul : c’est si bon de tout plaquer. Je me voyais déjà franchir la grille et m’élancer vers une vie libre et insouciante, une vie sans horaires, sans sonnerie, offerte entièrement au plaisir du temps qui s’ouvre. Je courais, ivre de joie, dans les rues encore endormies de cette banlieue qui ne voulait pas de moi, guidé à grands coups d’ailes par le merle dont le bec doré brillait dans un ciel constellé d’éclaircies ; et tandis que je longeais la voie ferrée bordée de platanes en direction de la gare, l’angoisse de ce matin se changeait en un poudroiement léger que la houle des feuillages me prodiguait comme des baisers de lumière : l’évasion, il n’y a que ça de vrai.
J’ai quand même trouvé plus sage de patienter : après tout, je m’étais astreint pendant une année entière à passer les concours de l’enseignement, le CAPES mais aussi l’agrégation, et j’avais miraculeusement réussi les deux ; je n’allais pas tout gâcher sous prétexte que l’établissement scolaire où je faisais mes débuts était moche et le comité d’accueil, déplorable.
D’ailleurs, il a suffi d’un rayon de soleil pour que je reprenne confiance : entre la lumière et les arbres, un vaste silence agrandissait l’espace, et j’ai senti qu’avec ce bout de jardin, malgré les obstacles qui s’annonçaient, j’avais trouvé mon lieu, peut-être même ma place. Elle était encore modeste, presque évasive, mais il suffisait que je m’asseye sur ce banc pour qu’aussitôt ma tête s’illumine comme un bouquet de flammes.
Je savais désormais que si tout allait mal, je pourrais venir sur ce banc et m’adresser au silence. Tous les solitaires ont leur jardin : solitaire, je l’étais et le suis encore ; et voici que d’une manière incongrue, par un matin lugubre de prérentrée, au fin fond de la banlieue parisienne, mon jardin, je l’avais trouvé.
La grille s’est ouverte, un homme et une femme se sont approchés. On s’est serré la main. Lui, c’était Paul, prof de maths, la trentaine, maigre et décontracté, l’œil rieur. Elle, Joséphine, prof d’anglais, la trentaine aussi, pétillante. Il y avait en eux une évidence tranquille, un calme qui m’a fait du bien.
— Tu es nouveau ? C’est ton premier poste ?
— Je suis stagiaire.
— Un stagiaire à Saint-Ex, c’est la première fois !
La solitude des profs est infinie.
Yannick Haenel.
Gallimard, 2026.


