Le paradis
Ne résistez jamais « contre », résistez « pour ». Ne résistez pas pour détruire, mais pour protéger. Que voulez-vous protéger ?
La pseudo-résistance sartrienne est un slogan qui nous maintient au purgatoire, là où l’on passe une grande partie de son temps à essayer de fermer portes et fenêtres pour ne pas assumer l’inconfort de la complexité. Résister, et cela, Camus l’avait compris, c’est réussir à surmonter la haine pour préserver notre intégrité et notre capacité à dire non. C’est aussi, j’en ai pris conscience à la lecture de Camus, réussir à sortir du purgatoire pour aller au paradis. Aussi curieuse peut-elle sembler, cette proposition est néanmoins au cœur de la résistance.
Purgatoire et paradis ne sont pas à prendre au sens religieux du terme, mais dans un sens tout à fait concret, celui de mondes dans lesquels nous vivons ou auxquels nous pouvons avoir facilement accès.
Bien sûr, comme tout purgatoire, celui-ci n’est pas l’enfer. Il est le lieu de notre quotidien, là où l’on règle ses comptes, où l’on paye ses factures, où l’on calcule ce qui rapporte et ce qui ne rapporte pas, où l’on s’inquiète de ce qu’il nous reste à faire, des mauvaises nouvelles qui vont nous parvenir. C’est le monde dans lequel nous « fonctionnons », dans lequel nous renonçons, où nous ne sommes pas vraiment heureux, voire où nous avons honte d’être heureux, et dont nous croyons qu’il est celui de la condition humaine.
Sortons du purgatoire et trouvons l’entrée du paradis ! Telle est la tâche qui nous incombe. Qu’est-il, ce paradis ? Dans l’entendement camusien, il n’a rien de sirupeux. Ce n’est pas un spa de luxe, ce n’est pas non plus un ailleurs métaphysique inatteignable. Le paradis est ce sentiment rare de plénitude que nous éprouvons à chaque moment où nous touchons le bonheur d’être, dans des moments inconditionnels de beauté, de bonté. Il est dans l’expérience fondatrice de Camus : la lumière éclaboussant la Méditerranée dans son Algérie natale et qui s’offrait à son regard, lui l’enfant pauvre qui vivait avec sa mère dans un tout petit appartement obscur, sans luxe et sans livres. La mer, disait-il, l’avait « élevé » en lui accordant « le droit d’aimer sans mesure », dans une gratitude muette. Dans son œuvre, il reviendra inlassablement sur les instants suspendus de beauté, de bonheur, dans lesquels il retrouvait le droit d’exister pleinement, où il se sentait accueilli, accompli, en paix. Dans lesquels il accédait au paradis.
Nous connaissons tous de tels moments : devant un paysage, devant un tableau, à un concert ou à un dîner en famille ou entre amis. Mais nous avons tendance à les négliger. Par négligence, par mépris, nous transformons l’expérience du paradis en épisode fugace alors qu’elle est le lieu où se dit quelque chose de la vérité de l’être.
Le paradis, c’est là où l’on est heureux. Là où l’on est humain. Là où l’on comprend pourquoi on lutte sans verser dans l’amertume : afin que d’autres humains puissent voir la lumière avec la même joie. Là aussi où l’on se ressource pour trouver la force de ne pas baisser les bras. Là où l’on choisit de résister ou de continuer à résister pour conserver notre dignité et notre noblesse tout en sachant que nous ne serons jamais à 100 % du côté du bien.
Luttez ! Mais luttez sans vous laisser submerger par la rancœur, par la haine, par la souffrance, qui n’engendrent que découragement. Luttez non pour détruire, mais pour protéger ce qui vous émeut, ce qui vous touche, ce qui vous transporte. Luttez pour préserver cette expérience, sans cesser de toucher l’état de bonheur dans lequel elle vous place. « Je suis tenté de croire qu’il faut être fort et heureux pour bien aider les gens dans le malheur », disait encore Camus. Car c’est en étant fort et heureux que l’on ne se décourage jamais.
On ne peut pas lutter à partir de la haine. Nous trimbalons une fausse croyance selon laquelle on se bat toujours contre quelque chose. Mais cette lutte est perdue d’avance si nous ne nous battons pas d’abord pour quelque chose, pour préserver, pour nourrir, pour déployer, pour partager ce quelque chose. Bien sûr que dans un pays en guerre, les résistants se battent d’une certaine manière contre l’ennemi, contre l’occupant. Mais ne se battent-ils pas avant tout pour une idée de la justice, de la dignité, de l’existence, sans laquelle ils ne pourraient pas vivre la tête haute ? Tel est, je ne le dirai jamais assez, le vrai moteur de toute résistance vécue comme un engagement.
Fabrice Midal.
Empêcher que le monde se défasse.
Flammarion, 2026.

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